Je suis arrivé à la colonie des Prés de Montfaucon un samedi de juillet, en milieu d’après-midi. Le car nous a déposés au bout d’une petite route de campagne fissurée, bordée de fossés secs. Autour, uniquement des champs : blé jauni, maïs haut comme des murs, quelques vaches immobiles derrière des clôtures tordues. Le village le plus proche était à plusieurs kilomètres. Ici, il n’y avait rien. Pas de bruit. Pas de réseau.
Le centre était un ancien corps de ferme réaménagé. Une grande maison en pierre pour les chambres, une grange transformée en réfectoire, un hangar métallique rouillé fermé par un gros cadenas, et derrière, un vieux silo à moitié envahi par les ronces. On nous a tout de suite interdit de nous en approcher.
Il y avait cinq animateurs.
La première, Sonia, fumait tout le temps. Toujours à l’écart, une cigarette au bout des doigts, appuyée contre un mur ou assise sur une marche. Avec nous, elle était gentille, presque maternelle. Elle rassurait les plus petits, plaisantait parfois. Mais dès que des personnes étrangères passaient près du centre — des agriculteurs, des hommes en voiture — son comportement changeait complètement. Elle devenait sèche, agressive, leur demandait de partir, comme si leur présence la mettait en danger.
Le deuxième, Marc, faisait peur à tout le monde. Il criait souvent et frappait parfois. Des claques, des coups rapides, soi-disant pour “corriger”. Il ne se cachait même pas. Ce qui m’a marqué, c’est qu’il ne frappait jamais les enfants blancs. Les autres prenaient. Quand quelqu’un osait le remarquer, il disait que “certains comprennent plus vite que d’autres”.
Le troisième animateur s’appelait Charle. C’était le seul qui semblait vraiment gentil. Il parlait calmement, aidait quand quelqu’un pleurait, restait parfois près des chambres la nuit pour rassurer. Mais il avait quelque chose de dérangeant. Il observait trop. Il regardait longtemps sans parler, comme s’il analysait. Il posait parfois des questions très personnelles, sur nos familles, nos habitudes, nos peurs. Pas sur un ton méchant. Juste trop précis. Et il notait parfois des choses dans un petit carnet qu’il gardait toujours sur lui.
La quatrième, Claire, ne nous écoutait jamais. Quand on parlait, elle soupirait, levait les yeux au ciel. Elle nous rabaissait constamment :
— Vous exagérez.
— Vous êtes fatigués.
— À votre âge, on invente n’importe quoi.
Même quand on avait peur, elle se moquait.
Le dernier, le directeur, refusait systématiquement de croire ce qu’on disait. Blessures, cris, comportements violents. Tout était toujours “un malentendu”. Il répétait que personne ici ne ferait de mal à un enfant.
Les chambres étaient à l’étage. Les sols grinçaient, les murs étaient épais, l’air sentait la poussière. Ma fenêtre donnait sur un champ de maïs très dense. La nuit, le vent faisait bruisser les feuilles sans arrêt. Impossible de savoir si quelqu’un marchait dedans ou pas.
La première semaine, j’ai entendu des voitures passer la nuit. Elles roulaient lentement, parfois s’arrêtaient devant le portail, phares allumés. Sonia sortait alors fumer, tendue, les observait jusqu’à ce qu’elles repartent. Le lendemain, elle faisait comme si rien ne s’était passé.
Un soir, j’ai vu Marc frapper un enfant près du hangar. Charle était là. Il n’a rien dit. Il a juste regardé. Claire a dit que l’enfant l’avait mérité. Le directeur n’a pas voulu écouter.
La troisième nuit, un bruit métallique m’a réveillé. Un cadenas. Puis des voix basses. Par la fenêtre, j’ai vu deux hommes près du hangar. Des étrangers. Sonia était là. Charle aussi, un peu en retrait, immobile, les mains dans les poches.
Le lendemain, un enfant manquait au petit-déjeuner. On nous a dit qu’il était parti avec sa famille. Pourtant, son sac était toujours dans la chambre. Son lit défait. Quand on a voulu poser des questions, Claire nous a humiliés devant tout le monde. Le directeur a dit qu’on inventait.
Les jours suivants, l’ambiance est devenue irrespirable. Les portes étaient verrouillées la nuit. Marc criait de plus en plus. Charle nous observait différemment. Sonia fumait sans arrêt. Et personne ne nous croyait.
La dernière nuit, un moteur a démarré dans les champs vers deux heures du matin. J’ai entendu quelqu’un courir dans la cour. Puis plus rien.
Le lendemain, la colonie a été arrêtée brutalement. Gendarmes. Rubans. Questions. Le directeur répétait qu’il ne savait rien.
Des mois plus tard, j’ai appris que le centre avait fermé pour violences, négligences graves et témoignages ignorés. Rien de surnaturel. Rien d’inexplicable.
Juste des adultes qui savaient.
D’autres qui faisaient du mal.
Et ceux qui refusaient d’écouter.
Et je sais aujourd’hui que le plus effrayant, ce n’est pas la campagne la nuit.
C’est quand les enfants parlent, et que personne ne veut les croire.
Aujourd’hui je suis toujours traumatisée mais je vais en peu mieux.
submitted by /u/Grouchy_Frosting6609
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