La réapparition du Warabouc (légende meusienne)

Lundi matin – 8h

Chambre à l’auberge de Marville, à seize kilomètres de Verneuil-Grand Meuse

Julien avait vingt-cinq ans et la certitude tranquille de ceux qui croient encore que tout s’explique.

Jeune historien, fraîchement diplômé, il nourrissait une passion tenace pour les légendes urbaines et les récits locaux. Pas par goût du sensationnel, mais par méthode. Il aimait ce qui restait dans les marges, ce que les archives mentionnaient à demi-mot, ce que les villages préféraient taire.

Il avait pris le train au départ de Lyon le dimanche après-midi, un sac léger et quelques dossiers sous le bras. Direction la Meuse, non loin de Verneuil-Grand. Une histoire d’apparitions, relayée par la presse locale et quelques forums trop discrets pour être honnêtes. Des silhouettes dans les bois. Des cauchemars partagés. Une peur diffuse, sans visage clair.

Rien qui, à première vue, ne dépassait le cadre habituel des rumeurs rurales.

Julien ne s’attendait pas à l’extraordinaire. Il n’y croyait pas vraiment. Mais il croyait à l’origine des peurs, à leur logique cachée. Et surtout, il se devait de vérifier. Comprendre ce qui, ici, terrifiait encore les habitants, à voix basse, comme si le simple fait de nommer la chose risquait de l’attirer.

Mythe ou réalité.

La question lui suffisait.

Il s’éveilla dans la chambre étroite de l’auberge, le jour déjà levé. La lumière grise filtrait à travers des rideaux trop fins. L’air sentait le bois ancien et l’humidité froide des matins lorrains.

Julien resta quelques secondes immobile, le regard fixé au plafond.

Il avait rêvé.

Un rêve bref, confus. Des arbres serrés. Un sol noir, marqué de cercles indistincts. Et cette sensation étrange, persistante, comme si quelqu’un l’avait observé depuis l’ombre sans jamais se montrer.

Il se redressa, passa une main sur son visage.

Le rêve s’effaçait déjà, comme ils le font toujours.

Pourtant, en se levant, Julien eut la certitude dérangeante qu’il n’était pas arrivé ici par hasard.

Et que ce lundi ne ferait que commencer.

Lundi – 9h

Salle de l’auberge

Julien se prépara rapidement.

Il se sentait fatigué, comme s’il n’avait pas dormi. Pas vraiment. Un poids sourd derrière les yeux, la sensation persistante d’une nuit trop courte, ou peut-être trop pleine.

Il quitta sa chambre et descendit vers l’accueil de l’auberge.

— Bonjour. Vous avez bien dormi ? demanda le réceptionniste sans lever les yeux de son registre.

— Pas vraiment. J’ai eu un sommeil agité.

L’homme esquissa un sourire fatigué.

— C’est plutôt courant dans la région en ce moment.

Julien fronça légèrement les sourcils.

— Je souhaiterais prendre mon petit déjeuner.

— Pas de souci. La salle est juste derrière vous. Installez-vous.

Julien se servit, remplit son plateau sans vraiment regarder ce qu’il prenait, puis s’installa à une petite table près du mur. Le cliquetis de la vaisselle et le murmure feutré de la salle lui parvenaient comme étouffés.

Il commença à manger mécaniquement.

Puis son regard se perdit.

Le mur en face de lui sembla s’éloigner, comme aspiré par une profondeur qui n’existait pas une seconde plus tôt. Les images revinrent, par fragments, désordonnées.

Une forêt sombre.

Un tracé circulaire gravé dans le sol.

Des silhouettes immobiles, disposées en cercle, récitant quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas.

Puis… une forme plus grande. Cornue. Floue.

Julien sursauta.

Il cligna des yeux, inspira brusquement. La salle de l’auberge reprit sa place. Le murmure des voix, les pas, les couverts. Devant lui, sa tasse.

Son café était froid.

Son cœur battait trop vite, trop fort, comme s’il avait couru. Une sueur légère lui perlait dans le dos.

Julien posa la main sur la table pour se stabiliser.

Ce n’était qu’un rêve.

Il se le répéta.

Pourtant, au fond de lui, quelque chose refusait d’y croire tout à fait.

Lundi – 10h

Devant l’auberge

Julien régla sa note et se prépara à quitter l’auberge. Son sac sur l’épaule, il vérifia une dernière fois ses notes, comme pour se rassurer. L’air extérieur était froid, plus sec qu’au matin, et le ciel restait bas, d’un gris uniforme.

Alors qu’il franchissait le seuil, il croisa l’agent d’entretien du bâtiment.

L’homme passait la serpillière dans l’entrée. Il devait avoir une cinquantaine d’années. Son visage était tiré, marqué par une fatigue qui ne semblait pas seulement physique. Des cernes profonds barraient son regard, et ses gestes manquaient de précision, comme s’il avait du mal à se concentrer.

— Vous partez déjà ? demanda-t-il sans lever les yeux.

— Oui. Je suis venu pour quelques recherches, répondit Julien. Des histoires locales.

L’homme s’arrêta. Releva la tête.

— Des histoires ? Ici ?

Julien hésita, puis acquiesça.

— Je m’intéresse aux légendes, aux phénomènes récents. Les apparitions dont on parle dans le coin.

Le visage de l’agent d’entretien se ferma.

— Vous tombez mal… ou trop bien, murmura-t-il.

Il essuya ses mains sur son pantalon, comme pour se débarrasser d’une saleté invisible.

— Les gens dorment mal, en ce moment. Moi le premier. Des cauchemars. Toujours les mêmes bois. Toujours la même sensation d’être observé.

Julien sentit une tension familière lui remonter le long de la nuque.

— Il y a pire, reprit l’homme. La semaine dernière, un promeneur n’est jamais revenu de la forêt de Verneuil-Grand.

Il indiqua vaguement une direction, au-delà de la route.

— Il avait l’habitude de s’y rendre. Il connaissait les chemins. On a cherché. Rien. Juste… des traces étranges, là-bas. Des marques au sol. Rondes.

Julien ne dit rien. Le mot résonnait trop bien avec ce qu’il avait vu.

— Si c’est là que vous allez, ajouta l’homme d’une voix basse, faites attention. Certains endroits ne veulent plus être dérangés.

Julien remercia, sortit.

Quelques minutes plus tard, il prenait la direction indiquée, convaincu désormais que ce voyage n’était plus une simple enquête.

Lundi – 11h30

Lisière de la forêt communale de Verneuil-Grand

Julien se gara à l’entrée de la forêt communale.

À cette heure de la journée, la lumière aurait dû percer entre les branches. Pourtant, le sous-bois demeurait sombre, compact, comme si les arbres absorbaient le peu de clarté qui tentait d’y entrer. Les troncs serrés formaient un mur irrégulier, presque fermé.

Il coupa le moteur.

Le silence le frappa aussitôt.

Un silence lourd, anormal. Aucun chant d’oiseau. Aucun bruissement d’insecte. Même le vent semblait avoir renoncé à traverser les feuillages. Comme si la faune elle-même avait déserté les lieux, fuyant quelque chose que Julien ne pouvait pas encore percevoir.

Il resta quelques secondes immobile, la portière entrouverte, à écouter.

Rien.

Un sentiment d’insécurité lui serra la poitrine. Une alerte primitive, difficile à expliquer, mais impossible à ignorer. Il referma la portière et s’avança de quelques pas vers la lisière.

Les ombres projetées par les arbres et les buissons formaient des silhouettes incertaines. Trop allongées. Trop immobiles.

L’une d’elles, au fond du regard, lui rappela brutalement celle aperçue dans son rêve.

Julien détourna les yeux.

Il n’était pas encore entré dans la forêt.

Et déjà, il avait l’impression d’y être attendu.

Lundi – 12h

À l’intérieur de la forêt

Julien s’engagea sur le chemin communal.

Un sentier étroit, à peine marqué, que le promeneur disparu avait l’habitude d’emprunter. La terre était sombre, humide, tassée par des passages anciens. Les arbres se refermaient au-dessus de lui, leurs branches formant une voûte irrégulière qui étouffait la lumière.

Il avançait lentement.

Le stress monta presque aussitôt. Pas une peur franche, mais une accumulation d’hypothèses rationnelles. Un animal sauvage, surpris. Un homme déséquilibré, attirant ses victimes dans les bois. Des scénarios plausibles, rassurants, qu’il se répétait pour ne pas écouter autre chose.

Son propre corps.

Il entendait les battements de son cœur résonner dans sa tête, sourds, trop présents. Chaque pas lui semblait plus lourd que le précédent. Il se força à respirer calmement.

Le silence persistait. Total. Épais.

Puis, après quelques minutes de marche, un bruit sec fendit l’air.

Une branche qui craque.

À plusieurs mètres de lui.

Julien s’arrêta net.

Son souffle se suspendit.

Il tenta de distinguer quelque chose entre les troncs serrés, scrutant les bois à travers les ombres. Son regard mit quelques secondes à s’adapter. C’est alors qu’il crut apercevoir un mouvement.

Une silhouette grise.

Basse. Allongée. Se déplaçant lentement entre les arbres, presque à ras du sol. Trop fluide pour être humaine. Trop massive pour un simple animal.

Julien cligna des yeux.

La forme disparut.

Un murmure lui parvint alors, porté par l’air immobile. Presque inaudible. Une suite de sons graves, rythmiques, comme une litanie récitée à voix basse. Une langue qu’il ne connaissait pas, mais dont il comprit immédiatement la nature.

Ce n’était pas un appel.

C’était une prière.

Et même sans en saisir le sens, Julien sut que ces paroles n’avaient rien de sacré.

Le silence retomba aussitôt.

Julien resta immobile, le cœur battant, conscient d’une chose désormais impossible à nier.

Il n’était plus seul dans les bois.

Lundi – 12h15

La vision

La douleur arriva sans prévenir.

Pas une douleur physique, mais une pression brutale derrière les yeux, comme si quelque chose s’était enfoncé dans son crâne. Julien porta une main à sa tempe, chancela… et le monde bascula.

La forêt disparut.

À sa place, une autre réalité s’imposa, violente, fragmentée, étrangère au temps.

Un homme était étendu au sol.

Nu jusqu’à la taille, les bras écartés, immobile. Il reposait au centre d’un cercle rouge tracé dans la terre. Non… pas un simple cercle. Les lignes se prolongeaient, se croisaient, formaient une figure plus complexe. Une étoile. Un symbole ancien, gravé à même le sol.

Un pentacle.

Autour de lui, des silhouettes se tenaient immobiles. Elles portaient des vêtements sombres, grossiers, semblables à des robes de moines. Leurs visages étaient dissimulés sous des capuchons. Elles récitaient quelque chose, à l’unisson, dans cette même langue rauque et inconnue.

Puis elle apparut.

La silhouette grise.

Plus proche. Plus massive. Floue, comme si elle refusait d’être regardée directement. Elle s’avança lentement vers le cercle. Et lorsque la lumière changea, Julien la vit enfin.

Une tête cornue.

Un animal.

Un bouc.

Mais le corps… le corps était humain.

Large, droit, puissant, déformé par une présence qui n’avait rien de naturel. Les cornes semblaient absorber la lumière autour d’elles. Les yeux, eux, n’étaient que deux ombres profondes.

Le Warabouc.

Julien voulut crier.

Le monde se déchira.

Une chose était désormais certaine.

Ce qu’il avait vu ne relevait ni du rêve, ni de l’imagination.

Et la forêt de Verneuil-Grand venait de lui montrer ce qu’elle gardait enfoui.

Lundi – 17h

Le cercle

Julien reprit conscience dans un froid humide.

La première chose qu’il perçut fut la lumière. Plus basse. Plus lourde. Le jour déclinait déjà, filtré par les branches épaisses. Il mit quelques secondes à comprendre qu’il était allongé sur le sol, le dos trempé, les vêtements couverts de feuilles et de terre.

Il se redressa péniblement.

Son corps était raide, comme s’il était resté immobile pendant des heures. Sa tête bourdonnait encore des images qu’il n’arrivait pas à chasser. Le silence, lui, avait changé. Il n’était plus vide. Il semblait… tendu.

Julien se leva.

Sans vraiment réfléchir, il se mit à marcher.

Le chemin n’était plus visible, pourtant ses pas trouvaient toujours une ouverture entre les arbres. Les branches basses se dégageaient au dernier moment. Les racines semblaient l’éviter. Comme si la forêt elle-même lui indiquait la direction à suivre.

Les murmures revinrent.

D’abord lointains, indistincts, semblables à un souffle collectif. Puis, à mesure qu’il avançait, les voix gagnèrent en clarté. Toujours cette langue inconnue, toujours cette intonation rituelle. Julien porta une main à sa tête. Il n’était plus certain de les entendre avec ses oreilles.

Le sous-bois s’éclaircit soudain.

Devant lui s’ouvrait une clairière circulaire.

Au centre, des pierres anciennes formaient un cercle imparfait. Des blocs massifs, usés par le temps, gravés de symboles profonds, irréguliers. Des signes qu’aucune mousse n’avait osé recouvrir. Le sol, à l’intérieur, était plus sombre, comme brûlé.

Julien s’approcha.

Il tourna lentement autour du lieu, errant plus qu’il ne marchait. Chaque pierre semblait l’observer. Les gravures pulsaient faiblement dans son champ de vision, comme si son regard refusait de les fixer trop longtemps.

Les murmures étaient désormais clairs. Trop clairs.

Ils l’appelaient.

Sans s’en rendre compte, Julien franchit le cercle.

La réaction fut immédiate.

Son corps se figea. Debout, immobile, incapable de bouger le moindre muscle. Une pression écrasante s’abattit sur lui. La lumière s’éteignit brutalement.

La forêt devint noire.

Pas l’obscurité du soir. Une absence totale. Comme si le monde s’était retiré, laissant place à autre chose.

Un pas résonna.

Puis un autre.

La silhouette s’avança lentement, émergeant du néant. Plus nette cette fois. Plus réelle. Les cornes se détachaient clairement, larges, imposantes. Les murmures cessèrent d’un coup.

Julien voulut crier.

Mais la voix qu’il entendit résonner n’était pas la sienne.

Lundi – 17h15

Le Pacte de Sang

Julien ne commandait plus à ses membres. Ses poumons refusaient de se gonfler, ses paupières restaient grandes ouvertes, condamnées à voir.

La silhouette n’était plus une vision fugitive. Elle était là, à deux mètres de lui. Le Warabouc. La créature se tenait droite, son torse d’homme couvert de poils rudes et noirs, sa tête de bouc immense, dont les yeux n’étaient pas des pupilles animales, mais des gouffres d’un blanc laiteux, sans regard et pourtant voyant tout.

L’odeur le frappa : un mélange de terre retournée, de musc sauvage et de fer. Le fer du sang.

La créature leva une griffe humaine et toucha la pierre centrale du cercle. Les symboles gravés s’illuminèrent d’une lueur terne, maladive.

– Tu as cherché à comprendre, Julien.

La voix ne venait pas de la gorge de la bête. Elle résonnait directement dans les os de son crâne, vibrante et ancienne.

– L’historien veut savoir. Le savoir exige un prix.

Une des silhouettes encapuchonnées s’avança, sortant de l’ombre des arbres. Elle tenait un couteau de silex. Dans un mouvement fluide, presque tendre, elle saisit la main de Julien, incapable de résister.

La lame entama la paume du jeune homme. Le sang ne coula pas au sol ; il sembla être aspiré par l’air lui-même, dérivant en fines gouttelettes rouges vers la gueule du Warabouc.

Julien sentit sa conscience s’effilocher. Ses souvenirs ,Lyon, ses études, son avenir brûlaient comme du vieux papier.

Lundi – 23h

Retour à l’Auberge de Marville

Le réceptionniste leva les yeux de son registre lorsque la porte de l’auberge grinça.

Julien entra. Ses vêtements étaient propres, bien ajustés. Son sac était toujours sur son épaule. Mais son visage… son visage était d’une sérénité effrayante. La fatigue avait disparu. Les cernes n’étaient plus qu’un lointain souvenir.

— Vous revoilà, dit le réceptionniste d’une voix neutre. Vous avez trouvé ce que vous cherchiez dans la forêt ?

Julien esquissa un sourire. Un sourire trop large, trop parfait.

— Tout s’explique, répondit-il d’une voix étrangement mélodieuse. Il n’y a plus de mystère. Juste une nécessité.

Il monta l’escalier d’un pas léger. Le réceptionniste le regarda disparaître, puis retourna à ses comptes. Dans le village, pour la première fois depuis des semaines, les chiens cessèrent de hurler.

Mardi – 03h

Chambre de l’auberge

Julien est assis sur son lit, dans le noir complet. Il n’a pas besoin de lumière.

Il tient son carnet de notes ouvert sur ses genoux. À la lumière de la lune qui filtre enfin, claire et glaciale, on pourrait voir que toutes les pages sont désormais couvertes du même symbole : un cercle parfait, traversé de lignes brisées.

Ses mains ne tremblent plus.

Il se lève et s’approche de la fenêtre. En bas, sur le parking, l’agent d’entretien l’attend, immobile, le regard levé vers sa chambre. Puis, un autre habitant sort de l’ombre. Puis un autre.

Julien sent une pression familière dans son crâne. Un appel.

Il ouvre la fenêtre. L’air de la Meuse n’est plus froid. Il est accueillant. Il n’est plus Julien, l’historien qui cherche. Il est le témoin.

Il est le messager.

Le Warabouc n’est pas réapparu pour se cacher. Il est revenu pour régner sur ceux qui ont cessé de dormir.

Julien ferme les yeux et murmure une phrase dans cette langue que personne ne devrait comprendre.

Et dans la forêt de Verneuil-Grand, quelque chose d’immense répondit par un cri qui n’avait rien d’humain.

Note de l’auteur : Si vous passez par la Meuse et que vous vous sentez observé près des bois, ne cherchez pas à comprendre. Dormez. Si vous le pouvez encore.

submitted by /u/Psykomentis
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