L’echo des murs

La maison des Marlow était censée être un nouveau départ. Après la perte de leurs parents dans un accident, Léa et son frère cadet, Tom, avaient hérité de cette vieille demeure familiale isolée en pleine forêt vosgienne. Ils voyaient cela comme une opportunité : loin de Paris, loin des souvenirs douloureux.

Dès le premier soir, Léa sentit une présence. Ce n’était rien de concret, juste cette impression tenace d’être observée dans les longs couloirs tapissés de papier floral défraîchi. Tom, lui, se moquait de ses angoisses.

— Tu as trop regardé de films d’horreur, lui disait-il en souriant.

Puis les phénomènes commencèrent. Subtils d’abord. Une porte d’armoire que Léa était certaine d’avoir fermée se retrouvait entrouverte. Les miroirs semblaient embués même par temps sec, comme si quelqu’un venait d’y souffler. Des frottements, lents et traînants, résonnaient la nuit derrière les cloisons.

La première manifestation tangible eut lieu un mercredi soir. Léa préparait le dîner lorsque les tasses suspendues au râtelier se mirent à s’entrechoquer doucement, produisant un carillon spectral. Tom, pâle, était témoin de la scène. Aucun train ne passait à proximité, aucun camion. Le silence de la forêt était total.

— C’est une vibration, a dû trouver une explication, murmura Tom, peu convaincu.

Mais l’événement suivant ne laissa place à aucun doute rationnel. Léa se réveilla en sursaut au milieu de la nuit, paralysée par une terreur viscérale. La température de la chambre avait chuté brutalement. Son souffle formait des nuages blancs dans l’air. Et sur le mur en face de son lit, une forme sombre se découpait, plus dense que l’obscurité environnante. Une silhouette humaine, mais aux proportions étranges, trop maigre, avec une tête penchée à un angle impossible. Elle ne bougeait pas. Elle observait.

Léa cligna des yeux, et l’ombre avait disparu. Mais l’odeur persistait : une senteur de terre humide et de feuilles pourries.

Les jours suivants, l’atmosphère devint irrespirable. Les murmures commencèrent. Des chuchotements indistincts qui semblaient provenir des murs eux-mêmes, comme si la maison retenait dans sa structure les conversations d’un autre temps. Parfois, Léa distinguait son nom, murmuré avec une tendresse sinistre.

Tom, qui avait cessé de nier l’évidence, entreprit des recherches. Aux archives du village voisin, il découvrit la vérité. La maison avait été construite sur les fondations d’un ancien cimetière familial du 18ème siècle, mais ce n’était pas le pire. Le dernier occupant, leur grand-oncle Édouard, était un homme solitaire et fasciné par l’occultisme. Selon des rumeurs locales, il pratiquait des “expériences” pour communiquer avec les défunts, et surtout, pour les retenir. Il était mort dans la maison, mais son corps n’avait été découvert que des semaines plus tard.

— Il ne voulait pas partir, lut Tom à voix haute dans un vieux numéro de journal jauni. Et il ne voulait pas que les autres partent non plus.

La nuit tomba sur cette révélation. Une tempête se leva, coupant l’électricité. Léa et Tom se barricadèrent dans le salon, éclairés à la lueur tremblotante des bougies. Les chuchotements s’amplifièrent, se transformant en voix claires, multiples, qui parlaient par-dessus les unes des autres. Des pleurs d’enfant, des suppliques, une colère sourde.

Soudain, un silence de mort.

Puis, un grattement méthodique monta du plancher. Scratch… scratch… scratch… Comme des ongles sur du bois. Le motif se répétait, lent, implacable, se déplaçant d’un bout à l’autre de la pièce, sous leurs pieds.

— Il est en dessous, sanglota Léa.

Tom fixait le sol, horrifié. Le grattement cessa juste sous sa chaise. Le bois du plancher gémit, puis une planche se souleva légèrement, comme poussée de l’intérieur. Une odeur de moisissure et de chair froide envahit la pièce.

Ils s’enfuirent dans le couloir, mais la maison avait changé. Les murs, autrefois couverts de papier peint, semblaient maintenant être de la terre tassée, striée de racines. L’air était épais, humide. Les portes qu’ils franchissaient se refermaient derrière eux avec un bruit de tombeau.

Ils se retrouvèrent acculés dans la cave, l’endroit qu’ils avaient toujours évité. La porte claqua derrière eux, sans poignée de l’intérieur. À la lueur de la dernière bougie, ils virent les murs.

Des noms y étaient gravés, des centaines, des milliers peut-être, entrelacés comme des épitaphes dans la pierre humide. Et au centre, plus profondément incisé, le nom d’ÉDOUARD MARLOW.

Le murmure des voix fusionna en une seule, un grondement rauque et triomphant qui sortait de la pierre elle-même :

« Restez. Faites partie de la maison. Faites partie de la famille. Pour toujours. »

La bougie s’éteignit.

Dans le noir absolu, Léa sentit des mains froides et terreuses lui agripper les chevilles. Tom hurla, puis son cri fut étouffé comme sous une épaisse couche de terre.

Quand le soleil se leva, fragile, la maison des Marlow était silencieuse. De l’extérieur, rien n’avait changé. Seule une fenêtre de la cave, autrefois murée, était maintenant entrouverte, laissant échapper un souffle d’air immobile et froid.

Et si vous passez près de cette forêt, par une nuit particulièrement calme, vous pourriez entendre, porté par le vent, un écho : le doux et terrible carillon de tasses qui s’entrechoquent, et le murmure de nouvelles voix, récentes, qui se joignent lentement au chœur des murs.

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