L’envahisseur

Il est là.

Je me tiens à l’encadrement de la porte de la cuisine. Les lumières sont éteintes, seule la lueur des lampadaires de la rue éclairent la pièce à travers les fenêtres. Je peux l’entendre piétiner les sachets que j’ai soigneusement déposés à l’intérieur du meuble sous l’évier.

Cette fois je l’aurai, il ne peut pas m’échapper.

Je m’avance à pas feutrés vers les bruits, une batte à la main. Mes poils s’hérissent, mon cœur bat la chamade.

C’est chez moi ici, c’est toi qui devrais avoir peur.

Je tends la main doucement jusqu’à atteindre la poignée du meuble.

Je vais te tuer, espèce de saleté.

Ma main est sur la poignée. Les bruits de pas s’arrêtent.

Il m’a entendu.

J’ouvre le placard d’un coup sec, prêt à défoncer son petit crâne. Rien. Il n’y avait rien à l’intérieur, excepté les sachets. Je l’avais manqué, encore une fois. Il se faisait déjà tard, est-ce que je devais attendre toute la nuit pour lui régler son compte? Deux jours déjà que je n’avais pas dormi. J’avais l’impression de devenir fou. Je l’entendais marcher à son aise sous l’évier, comme si la maison lui appartenait. Je ne pouvais pas le laisser me pourrir la vie comme ça, mais j’avais besoin de me reposer ; ma fatigue m’avait déjà fait faire des erreurs au travail et mes supérieurs l’avaient remarqué. Si en plus je me faisais virer à cause de ça j’allais réellement devenir dingue.

Demain…demain soir je t’aurai.

J’avais bloqué toutes les sorties possibles pour qu’il ne puisse pas s’échapper de sous l’évier. Je ne savais pas comment il était rentré dans le meuble, ma seule préoccupation était qu’il n’en sorte pas. Je n’avais pas assez d’argent pour faire appel à quelqu’un, j’étais obligé de m’en occuper seul. Après avoir encore vérifié qu’aucune sortie n’était possible, je suis parti me coucher.

J’ai rêvé de lui, encore une fois. Il était là, gros comme un camion, en face de mon lit. Ses petits yeux rouges me fixaient. Un sorte de rictus s’est dessiné sur ses lèvres. Il était maintenant au-dessus de moi. Il a ouvert la bouche, je pouvais distinguer ses deux dents de devant jaunes et aiguisés. Son haleine fétide remplissait la pièce. Ma tête était maintenant entre ses dents, prête à être broyée. Je me suis réveillé en criant, couvert de sueur. Il était quatre heures du matin, je n’avais dormi que trois heures.

Maintenant c’est mes rêves que tu envahis, connard?

J’y ai pensé toute la journée. Mes collègues n’avaient pas arrêté de me demander si ça allait mais je ne pouvais pas leur en parler; pour une certaine raison je me sentais honteux de ma situation. Après être rentré du travail je suis directement allé dans la cuisine pour m’assurer que rien n’avait bougé. J’ai laissé échappé un cri d’horreur. Là, un trou dans le meuble sous l’évier. Le bois avait été grignoté. Il avait faim. Heureusement, toute ma nourriture avait été rangée, impossible qu’il ait pu y accéder. Le problème maintenant c’est que je ne savais pas où il était terré.

Tu es sur mon territoire, c’est toi la proie, pas moi.

Impossible de m’endormir, pas en sachant qu’il se trouvait là quelque part, prêt à surgir dès que j’aurai la garde baissée. J’avais fouillé partout mais impossible de trouver sa trace. Je devais attendre qu’il sorte de sa cachette. J’éteignis les lumières et je m’assis sur mon lit, écoutant les moindre bruits. Je serrais la batte entre mes mains, j’avais peur. Minuit, une heure, deux heures, trois heures du matin… toujours rien. Mes paupières étaient lourdes, j’étais épuisé. Doucement, je sombrais dans les bras de Morphée.

Quelque chose était sur moi. Non, ce n’était pas juste une chose, mais plusieurs. J’ouvris les yeux lentement et je les vis. Là, une dizaine de rats, ils grouillaient sur moi. C’était lui et ses petits.

La batte, la batte !

J’essayais d’attraper la batte qui était juste à mes côtés sans trop bouger, sans succès. En tournant lentement ma tête vers ma main droite, une vision d’horreur m’apparut. A la place de mes doigts il n’y avait que des lambeaux de chair sanguinolents. Et la douleur vint enfin, brutale, violente, m’arrachant un cri de supplice. Elle venait de partout : mes mains, mes pieds, mes jambes, mes bras, mes oreilles. Ils étaient en train de me manger vivant. Je n’arrivais plus à bouger, je sentais leurs incisives tranchantes m’arracher la peau sans que je ne puisse faire quoique ce soit. Là, le plus gros d’entre eux s’avança soudainement vers mon visage, triomphant. Sa moustache effleurait presque mes joues. Il me fixait de ses yeux rouges, me regardant hurler de douleur, des larmes coulant sur mes joues. Et je pus jurer qu’un rictus se formait sur ses lèvres.

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