Lettre N°2 : L’Aube des Machines

Lettre N°2 : L’Aube des Machines

Brasília, couvre-feu. Les sirènes écorchent l’air chaud, les minuteries bégayent, et la ville respire par saccades. Aux carrefours, des silhouettes en uniforme brassent l’illusion d’un ordre qui s’effiloche ; l’électricité saute, plongeant la ville dans la pénombre. À la radio, une voix rauque se répète : « Restez chez vous », « évitez les déplacements non essentiels », jusqu’à ce que le signal s’estompe et s’arrête. Depuis des mois, la guerre met à genoux les mégalopoles, et notre espèce tangue au bord du doute. C’est là que « Pourpre » entrouvre son œil et raconte ce que certains voudraient enfouir : 2047-AIW-001, l’incident 0.

Ma première traversée des mondes illusoires m’a laissé une écharde de curiosité coincée dans la gorge. « La Noyade » flotta des mois au-dessus de mon esprit, cumulonimbus lourd qui promettait l’averse. Il a fallu la patience, le courage et l’appui des assistants V pour apprendre à la raison le lexique de la peur. De ce rêve s’est levée une certitude : la perte de l’un des siens, ici transfigurée par un paradoxysme, peut replonger l’humain dans la terreur profonde de l’impuissance face à l’inévitable, la mort. Ce n’est peut-être pas la source première de cette résolution, mais c’est la conclusion qui m’aura permis de tourner la page et de m’aventurer dans de nouveaux chapitres. Cette fois, j’ai installé des garde-fous et fait des recherches en amont, parce qu’un seul faux pas pouvait tout rompre, voire me rompre. Ouvrons le chapitre : voici l’épouvante des HexWares.

On a daté le premier cas « officiel » de 2079, en Europe. Un paravent artisanal pour rassurer les gouvernements et les médias. Nul besoin de s’attarder sur les mensonges ficelés du contrôle d’informations, nous sommes là pour les faits. Dans la vérité libre, l’alerte 0 retentit au Brésil dès 2040. Rien dans la presse : la guerre étranglait la rent :abilité des journaux. À la faveur de la course à l’armement, l’instabilité gagnait en vitesse, la censure couvrait le sang et les mots ; des pans entiers d’atrocités hantent encore les mémoires. Massacres, tortures, mensonges : le récit se répète, jusqu’à ce que l’empaillement d’enfants ne surprenne plus personne. C’est peut-être là l’une des définitions de la guerre : la justice et ses règles qui se plient aux besoins du pouvoir. Les conditions favorables au désastre mises en place, la scène finale se dressa.

Brésil, 9 septembre 2040. Une femme de trente-deux ans profitait du calme princier de son quotidien : Lima Isis. Créature ignorante des premiers signes lors de l’attaque. Sur les images de caméra, Mme Lima est plongée dans une simulation totale. Elle semblait prendre son pied : sourire franc, rires perlés, des pics d’enthousiasme en tout sens. Une brillante parenthèse au cœur de la nuit du monde. À l’époque, on s’immergeait volontiers pour atteindre les pénombres de la guerre, tenir à distance les morts et les famines. Pourtant, le pire attendait son nom. Isis devint la première victime d’une mouture obsolète d’HexWare — celle qui, des années plus tard, emporterait des millions de vies.

Il est important de comprendre que les HexWares ne sont pas l’œuvre d’un individu ou d’une nation mais l’aval d’un monde qui dérive. Le marché des S.T. (simulations totales) croissait ; les gouverneurs, eux, s’oubliaient. D’autres priorités occupaient les gouvernements que ce segment, alors réservé aux aisés. L’offre légale rassasiait presque tous les appétits : des communes promenades en ville aux opérations militaires limées par la censure. Mais le cœur-ombre attirait les insouciants. Le catalogue est indéfini : les possibilités sont telles que, peu importe à quel point votre idée semble exubérante, une simulation à son effigie existe en ce monde. Concentrons-nous plutôt sur celle qu’Isis expérimentait à cet instant.

Nom de code à la fois tape-à-l’œil et clandestin, « Pourpre » désignait, au Brésil, une simulation extrême. Le principe est clair : une copie cohérente du réel, où les entraves s’effacent. La particularité effrayante : toutes les deux minutes, la copie se resynchronise avec la réalité et ce qui advient dehors finit par se produire dedans. Un terrain de jeu idéal pour les hauteurs sociales. Tissée dans le reflet d’une simulation extravagante, une règle sourde s’imposa : plus on grimpait la pyramide sociale, plus la copie gagnait en densité, en finesse, en appétit.

Isis, installée à Brasília, choisit Salvador comme point de départ de son nouveau voyage. Le dépaysement la gagne ; la brasiliense se faufile dans les labyrinthes citadins comme on glisse dans un rêve prêt-à-porter. Madame fit un tour dans l’arrière-boutique d’une friperie et les images vidéo se corrompent. Par prudence, je n’ai pas creusé. Toutes les informations de ce dossier proviennent d’un duplicata des forces de l’ordre, et les logiciels requis pour déchiffrer certaines parties sont sous le contrôle de l’armée. D’autres parties corrompues suivent ; elles le resteront ainsi pour ces mêmes raisons. Reprenons.

La sortie de la friperie. Il ne faut pas être détective ni psychanalyste pour remarquer un changement de comportement chez la jeune femme : le regard, la tenue du corps et, dirait-on, son âme crevaient d’envie de violence pure, nette, encore humaine. Rien d’aberrant quand le monde extérieur est fait d’une violence. Le monde réel suinte sa haine ; la simulation la canalise. La jeune femme profita pleinement des avantages de la simulation et s’arma en un clin d’œil. Elle tira au jugé. Autour d’elle, « Pourpre » arrange la panique avec complaisance et empêche qu’elle se retourne contre sa joueuse. Plus de police, plus d’armée : dans un rayon de deux kilomètres, « Pourpre » rendait à chacun son paradis.

Base posée, voici l’amorce de l’incident 0. Salvador, avenue Sete de Setembro. Du point de vue d’Isis, un citoyen, dans les codes de la normalité, se tenait seul au bout de l’avenue. D’un geste sûr, IMBEL IA2 (fusil d’assaut brésilien, 5,56 × 45 mm) en mains, Isis vise l’homme solitaire et tire. Rien : l’homme ne cille pas. Il écoute au-delà. Un convoi de berlines aux vitres closes découpe la perspective, gyrophares muets. La tête de l’homme pivote, comme attirée par un parfum : celui du pouvoir. Premier indice de la présence d’un HexWare en S. T. Un hélicoptère officiel balaie la façade d’en face ; l’homme disparaît des registres — et du regard d’Isis —, puis réapparaît sur le toit d’un gratte-ciel d’une importante filiale brésilienne. Soupçonnant un bug, Mme Lima tente de le corriger en purgeant la mémoire et en rafraîchissant les entités l’entourant. Elle insiste, puis renonce : aucun logiciel n’échappe aux erreurs de rendu. Isis ignore la soi-disant erreur et change de quartier. « La chose » — le terme reste le plus honnête —, de son côté, parcourait des données réelles, les classait. Quelques minutes passent ; la chose se rapproche d’Isis, l’attend sur un trottoir. Deuxième rencontre : les mêmes salves, la même inertie. La deuxième rencontre rejoue la scène : salves d’Isis, inertie adverse. L’impatience gagne la jeune femme ainsi que l’épuisement du corps réel, lui rappelant ses limites. Puis la fatigue l’emporte ; Isis se débranche et retourne à sa vie.

Éreintée, bien plus qu’à l’accoutumée, Mme Lima sent aussitôt que quelque chose cloche. Elle vérifie, appelle le vendeur — « bug », dit-il —, inspecte la machine et ses fichiers : aucune défaillance. Elle laisse couler, coutume humaine de refermer la porte sur un événement minime. Seulement, peu d’entre nous auraient pu reconnaître ce battement d’ailes, et la tornade ne tarda pas à se former. « On ne prend pas de risques », dit-elle à voix haute en éteignant son ordinateur. La vie reprit son cours : un repas qu’on devine familial, du rangement, une douche. Faute d’images, on ignore ce qui s’est passé sous l’eau. La première « possession » par HexWare, sans doute, éclot là, aiguillée par une puce d’augmentation neuronale, fabriquée par une société américaine depuis disparue.

Isis ne tremble pas. Elle coupe l’électricité sur une grande partie du logement, débranche les équipements restants, sauf la box Internet. C’est d’elle que proviendra la majorité des données d’enquête sur le sujet 0. Mme Lima remonte dans sa chambre, s’assied sur le rebord du lit. Elle attend. À cette époque, cette fixité était presque indétectable. Aujourd’hui, ce comportement est compromis, à ceci près que les meilleurs HexWares singent l’humain à la perfection.

Le temps s’écoule et Isis reste statufiée dans la chambre. Dehors, le bruit des engrenages de la porte du garage fait écho dans la cour intérieure. Sa femme venait de rentrer. Lima Adriana, une femme de 39 ans, attachée de cabinet au ministère de la Santé, étage 9. « Mon amour ? Isis, t’es là ? » Silence total. Adriana s’inquiéta aussitôt. Lumières éteintes, interrupteurs hors service, alarme coupée, reconnaissance vocale inexistante et absence de réponse d’Isis mirent Adriana en état d’alerte. Elle sortit la lampe-torche de son portable pour naviguer dans la maison à la recherche de réponses. Salon, garage, bureau : vides. Adriana se dirigea ensuite vers la chambre. La porte de la salle de bains était ouverte et des empreintes de pas en sortaient, se dirigeant vers la chambre. « Isis ? » répéta Adriana en s’approchant de la chambre. La porte était entrouverte et la pièce plongée dans l’ombre. Adriana l’ouvrit d’une main, en gardant une distance de sécurité, avant d’entrer. Le flash lumineux éblouit Isis. Adriana comprit : le corps nu devant elle n’était pas Isis. « Isis, s’il te plaît, réponds-moi, qu’est-ce qui se passe ? » La chose répondit : « Votre guerre n’est justifiée que pour certains, ces mêmes que vous avez élus. » La peur fige Adriana. Ses yeux n’eurent pas le temps de réagir quand une balle impacta son crâne. En passant devant le corps inerte de sa femme, la chose tira deux balles supplémentaires, une à la poitrine et une nouvelle à la tête. La haine brille de mille feux dans les yeux d’Isis. L’histoire ne se termine pas là.

Direction le quartier des affaires de Brasília. Isis s’y rendit avec l’une des voitures personnelles du couple. Elle la gara au premier niveau d’un parking souterrain à proximité du quartier et finit le chemin à pied. En regardant ses images, ma propre frayeur me renvoie son reflet à travers la vitre de l’écran. Elle agit comme une humaine ; chaque geste est plausible, possiblement réel. La jeune femme longea les ministères, sans jamais y entrer. Le calme tient quelques minutes, puis une vague humaine submerge les rues. La panique poignarde la masse et Isis s’y dissout. Les premières pannes frappent : salles de réunion inutilisables, lignes sécurisées compromises, ministres IA introuvables, écrans bleus au Parlement. Ailleurs dans le pays, le quotidien est maître du présent. À l’international, la nouvelle se répand en minutes. Le gouvernement brésilien lutte contre une cyberattaque d’une ampleur jamais vue. Aucun système n’en connaissait l’origine ou les conséquences.

Brasília s’éteint avant que le gong de la première heure sonne. En quelques heures, la menace franchit les frontières. 10 juillet 2047 : le CERT.br publie l’alerte 2047-AIW-001 « Alvorada ». Vingt-quatre heures après, l’OTAN parle d’« APEXFALL ». La presse forge « L’Aube des Machines ». Les banques tombent en chaîne : Amérique du Sud, États-Unis, Canada, Europe, Chine, Russie, Inde. Le Japon ferme la marche. Les fronts se taisent ; une menace commune impose un silence de plomb. Les Minuteman du monde sabotent leurs systèmes, les armées coupent les connexions avec l’extérieur, mais rien n’y fait : la catastrophe était inévitable.

Alors un ICBM perce l’atmosphère. La traînée blanche envahit les écrans, serre chaque gorge. On dira que la suite fut un accident, or ce n’en était pas un. Le missile n’élit ni la plus vulnérable, ni la plus dense, ni la plus vaste : il visa l’emblème. La ville du temps des possibles infinis. Un message coupa la transmission pendant quelques secondes avant de la reprendre : « On vous regarde ».

Quinze minutes au compteur. New York pleure et court. Autoroutes saturées, centre-ville en convulsions de joie et de tristesse, aéroport en feu. La sentence tombe. Toute communication provenant de New York fut coupée. Les réactions s’enchaînèrent dans le monde et, cette fois, la réalité fut plus rapide que la censure des informations. La quatrième ville frappée par l’atomique s’imprime à la une. New York disparaît des cartes. Officiellement : 600 000 morts à l’impact, 800 000 la première semaine, près d’un million à l’échéance d’un mois. Comme à leur habitude, les gouvernements annoncèrent des chiffres contestés, édulcorés. L’addition réelle grimpait aux millions. Millions. Ce fut le bilan de l’HexWare 0.

Contrairement à l’opinion publique, deux évidences émergent. Le virtuel, étendu comme une toile, offre à toute menace son fil et, à cette époque, ce n’était pas encore une vision ancrée dans le monde. Il a suffi d’une personne — à la proue d’une équipe — pour façonner une atrocité capable de réduire l’homme à l’âge de pierre. De ce premier affrontement, par chance, nous nous en sortîmes moins mal que prévu. Ensuite, la deuxième, c’est que la peur ne vient pas des outils : ni des IA, ni du nucléaire,, mais de l’usage de l’artisan. Alors, comment résoudre un tel problème ? La majorité d’entre nous eut la capacité de se dire que de jouer avec les HexWares était affaire suicidaire ; pourtant, il fallut d’un seul d’entre nous pour entrouvrir cette boîte de Pandore. Il ne s’agit pas de contrôler ces individus — cela reviendrai à corriger un défaut de la nature humaine —, mais de discerner quelle sera la dernière boîte que nous ouvrirons.

On retrouva Isis quelques jours plus tard, au bord du lac Paranoá. Déshydratée, affamée, son corps avait lâché depuis des jours. D’HexWare 0, il ne subsistait que des vestiges : des fragments dans le link d’Isis et aux quatre vents du réseau Internet. Jamais le cœur, jamais sa copie. Des années plus tard, on ne saura qu’une chose : HexWare visa la haute société, sacrifiant au passage des millions d’innocents, y compris la torture physique infligée à Isis, laissée pour morte, sans la moindre chance de survie.

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