N°4 – L’odeur de l’effondrement

Notre cécité égoïste nous enterrera tous.

2063 : « Charte des Systèmes Autonomes de Sécurité Urbaine, article 3 : (…) priorité à la préservation des vies humaines ; interdiction tir létal sans validation humaine. »

La lumière tombait en biais sur le salon. Ça sentait le café noir. Emma tira le rideau de la cuisine. En bas, la rue vibrait au pas des milliers, une marée dense, l’écho de semelles mordant l’asphalte.

— Camille ! Viens voir ! Allez viens !

Camille sortit de la chambre, les pieds nus, le T-shirt de pyjama froissé, une tasse froide de la veille à la main.

— C’est quoi, ce boucan… Encore ? Quatre fois en deux semaines. Heureusement que j’bosse pas aujourd’hui.

— J’aimerais bien descendre, entendre ce qu’ils ont à dire.

— J’sais pas, les foules, je… non. J’aimerais, mais non.

— Toi ? Miss topless à Ibiza ? Vends-moi une carotte à la place d’un navet et je ferai semblant d’y croire. Tu veux du café ?

— Ta phrase est nulle. Oui, je veux du café, et non, je ne plaisante pas. En trois mois, tout a changé : nouvelles lois, nouvelles IA, guerres à moitié. Oui, j’ai peur. Prends ma tasse, pas besoin d’utiliser une autre.

— Moi aussi. Mais regarder ne suffira pas. Des âmes s’égarent, et quelqu’un les récupère, s’expliqua Emma en versant le café.

— Toi et tes « âmes »… C’est bon, il y en a assez, merci.

— C’est plus simple. Une âme définie par ce qu’elle est et rien d’autre. Ça évite les confusions avec les autres. Je suppose que tu ne prends pas de sucre ?

— Non, comme ça c’est parfait. Viens, on ne commence pas la journée à parler d’eux…

Camille sortit deux cigarettes. Elles les fumèrent en regardant le mouvement depuis la fenêtre du salon. Dans la cage d’escalier, une porte claqua.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Emma.

— La loi l’interdit, tu le sais bien.

— Avant, c’était permis, et on n’y allait pas. Maintenant, les interdictions tombent comme des gouttes d’averse. C’est quoi, la suite ? Bibliothèques, universités, hôpitaux ?

— Facile à dire quand on t’a déjà tout pris.

— Aïe, touchée. Mais je suis sincère. Dehors, l’actualité nous file entre les mains. En une semaine ici, j’ai vu que ce n’étaient pas des mouvements ordinaires : ça ressemble à un déjà-vu nouveau.

— Nouveau ? Spécial ?

— Non, je ne dis pas que c’est « spécial ». Les fantômes du passé te diront qu’ils l’étaient aussi.

— Spécial ou non, ça n’efface pas la peur, Emma… Il y a trop de gens dehors.

— Tu mens comme tu respires. Quelle est la vraie raison ?

— La loi.

— Est-ce que tu aimerais participer ?

— Oui.

— Est-ce que, pour toi, revendiquer ses droits est un crime ?

— Non.

— En partant du principe que la loi, la justice et autres se plient au pouvoir, je suis sûre qu’interdire les manifestations est signe d’un pouvoir tremblant. Il doit avoir ses raisons pour les interdire ; je doute simplement qu’elles soient équitables pour tous.

— Je sais. L’infime s’enrichit, les autres courent après l’eau. Je me souviens de nos conversations ; n’empêche qu’ils ont toujours le dernier mot. C’est leur absence de limites qui me fait peur.

— Si telle est la raison de ta peur alors, ils ont gagné. Je ne t’oblige à rien ; moi, je comptais y aller dans tous les cas.

Emma écrasa son mégot et partit se changer.

Camille cogita un moment. À la grande surprise d’Emma, elle enfila un haut et mit une veste. En sortant de l’appartement, elles enfilèrent des masques et Camille prit Emma par le poignet.

— Si je ne le sens pas, je rentre.

Dehors, l’air soufflait néologismes, slogans, doléances. Par-dessus les têtes, des bannières hautes, des draps artisanaux et des pancartes en carton embrassaient l’ambiance. Quelques-uns distribuaient des bouchons d’oreilles, d’autres des sandwichs ou du sérum physiologique. Aux extrémités, des brassards jaunes régulaient les flux chahutés.

— Ça va ? demanda Emma.

— Mieux que prévu. Je me sens… pas en danger.

— Ils veulent simplement se faire entendre. Nous aussi.

— Tu penses que ça changera quelque chose ?

— Je ne sais pas ; les manifestations durent depuis un moment et rien ne change.

Non loin des deux femmes, un conflit interne se fit entendre. Deux groupes indépendants, cagoulés, vêtus de noir, slogans brandis au-dessus de tous, montaient dans les tours.

— Ah, une bagarre ?

— Oui, ou une dispute d’ego, je dirais. Ils se croient différents des autres, que le monde doit ressembler à leurs idéaux et qu’ils ont la solution à tous les problèmes.

— C’est quoi, leur solution ? Se battre, et le dernier debout remporte le débat ?

— Peut-être. Je les cautionne pas, je les compte. Ils aiment rejeter la faute sur les étrangers alors que nous le sommes tous. Nos dirigeants ne font pas exception.

— À t’écouter, on pourrait croire qu’ils sont pareils.

— Non. Ils visent des chemins différents, des convictions différentes. Mais ils se battent en diagonale, frappant les leurs au passage. Par contre, même si je ne suis pas d’accord avec leurs méthodes, nous avons besoin d’eux.

— Tu trouves ? Moi, je ne pense pas. Ils veulent trop imposer leurs idées et ça se voit qu’ils n’ont pas peur de le faire.

— Ce sont ces personnes qui tiennent les lignes de front. Nous avons besoin d’elles, comme elles ont besoin de nous. Après, ce n’est pas dit qu’elles nous écoutent.

— Des fois, tu fais peur… utiliser des personnes comme ligne de front…

— Je dis ce que je vois.

Camille esquissa un sourire de façade.

— De mon point de vue, on pourrait se passer de la violence.

— Oui, jusqu’à ce qu’on te l’impose, et là tu seras bien heureuse que ces personnes aient le courage qu’on n’a pas.

— Emma la pragmatique est de retour. Le monde est violent, destructeur et… roulement de tambours… méchant ! Détends-toi, profite du spectacle.

— Dit-elle alors qu’à l’appartement ses mains tremblaient à l’idée d’être au milieu d’inconnus.

— Connasse, rétorqua Camille.

Le cortège plia au détour d’un carrefour. Quelqu’un cria « À GAUCHE ! », un autre « À DROITE ! ». Un premier cliquetis sec, et un autre : des grenades sautèrent en tête de mouvement. Une buée acide brûlait les gorges, mordait les paupières. La foule recula, sans direction. Les balcons s’ouvrirent aux curieux qui piquèrent une tête. Aussitôt, la curiosité disparut et les volets se refermèrent. Une force anonyme se greffa au mouvement. Masques serrés, lunettes teintées, casquettes méconnaissables en façade d’identité. Les écrans brandis, en plein cadre, déroulaient les mêmes hashtags dans l’air.

En tête de mouvement, des fumigènes coupaient la vue. Des projectiles perçaient leur fumée par dizaines. À l’arrière, l’écho cognait par vagues : « RECULEZ », « TENEZ LA LIGNE », « CALME ! ». Les familles se repliaient pendant que des blocs avançaient ; la rumeur d’une chute se propagea. « IL BRÛLE », « MENTEUR », « C’EST UN FLIC ». Ces affirmations furent mères des craintes des plus innocents, croyant à la vérité illusoire de la confusion. Or, personne ne savait ; tous répétaient. L’odeur d’essence gagna l’air. Peut-être un objet, peut-être un corps.

— On sort de là, ordonna Emma.

— Vers… où ? demanda Camille en se frottant les yeux.

— Là… Partout, sauf ici. On prend un axe de côté, n’importe lequel. J’ai entendu un truc… bizarre… Merde, j’ai… du mal… à respirer.

Camille toussait.

— Viens, on y va. Cette histoire va m…

Emma n’eut pas le temps de finir sa phrase.

Dans un camion-sono, un syndicaliste essaya la désescalade : « La parole civile n’est plus entendue. Restez groupés, restez calmes… » Les cris engloutirent le reste.

— Attends… Emma, attends ! Pas par là !

Camille tira Emma par la manche. Sur son téléphone, une vidéo postée depuis quelques minutes montrait des interpellations violentes au bout du boulevard. Elles firent demi-tour et suivirent les instructions des médiateurs de rue.

Dans le brouillard, les positions furent percées. Sans un bruit, un engin extirpé des entrailles de la technologie se posta en écharpe entre deux bâtiments. Seule sa silhouette casquée prit forme dans les regards, amplement suffisante pour raviver les mémoires. Des rotors battirent comme une migraine. La fuite, jusque-là mise de côté, devint, en un battement, vitale. Des drones. D’abord deux, puis un essaim. Organisés comme une ruche, un rôle par tête : observer, appuyer, porter, neutraliser. Ils se placèrent à hauteur de façade et taillèrent le chaos de leurs faisceaux. Au sol, un couloir de retrait apparut — flèches pulsées en direction du métro, vingt mètres entre deux portiques. L’odeur de caoutchouc roussit l’air.

Dans les haut-parleurs, en dissonance :

— Restez à distance. Ouvrez un couloir, répéta une voix synthétique de femme.

Emma et Camille prirent une rue latérale et tombèrent sur une bouche de métro saturée. Une ambiance oppressante y pesait. La promiscuité sentait la peau tiède et la peur. « Il est mort », « TA GUEULE ! Jamais on ne tuerait un flic », « Bien sûr que si », « Deux ! On a tué deux flics. » D’entre les dents, des prières — les premières depuis des heures — clouèrent le silence aux lèvres des arrivantes.

Dehors, un drone s’écrasa au filet sur la ligne de front. La chair au sous-sol en trembla. Emma le remarqua, Camille non. Ses yeux s’étaient perdus à quelques centimètres sous les regards. Là où une adolescente muette oscillait entre mains et côtes d’inconnus.

— Tu l’as vu ?

— Oui.

— Ce chien. S’il insiste, j’y vais.

— Trouve d’abord une sortie. Je n’ai pas envie de rester ici.

À leur droite, deux pickpockets se passaient leur butin : portefeuilles, montres, bagues. À gauche, une femme enceinte serrait un pilier. Partout, les places assises furent prises par ceux qui le pouvaient, et non par ceux qui en avaient besoin. La main de l’homme, à une épaisseur de tissu de la peau, fit retrouver le courage à Camille. Emma la suivit.

— Salut, Marion ! Comment tu vas ? lança Camille.

La main s’écarta. « Salut », souffla l’adolescente.

— Tout va bien ? demanda Emma.

— Mêle-toi de tes affaires, s’emporta l’homme.

D’un discret mouvement de tête, l’adolescente montra les vestiges de violence. Camille l’aperçut ; son regard plongea dans la haine du dégoût. Elle chercha des yeux, trouva une tige de fer. Emma écartait l’homme, paume ouverte sur le sternum, sans quitter l’adolescente des yeux. Elle recula d’un pas par précaution. Camille en profita pour avancer de deux.

— Dégage de là, fils de pute ! le menaça-t-elle en pointant la tige métallique vers sa gorge.

L’homme leva les mains, un air innocent au visage. En profitant de la crédulité d’autrui, il sortit une lame de sa ceinture. Camille et Emma n’eurent pas le réflexe d’agir. L’adolescente cria ; les regards et les écrans convergèrent. Camille tremblait ; Emma aussi.

— Viens, viens, j’te tue ! fit l’homme, lame en avant.

— Meuf, recule… chuchota Emma.

La parole quitta les bouches. Le bourdonnement abattit les tensions. Un drone déboula par l’escalier, s’immobilisa à hauteur d’épaule au palier. Son gyrophare aveugla les plus proches. L’écho de la voix synthétique retentit :

— Unité 12 — opérateur 3. Veuillez garder votre calme, procédure Protect-12 en cours.

Camille se jeta au sol, mains ouvertes, grossissant ses gestes :

— À l’aide ! S’il vous plaît ! Stop-12 !

— Ta bouche, sale pute ! cracha l’homme en se jetant sur Camille.

En secondes, le drone pivota, fonça, s’ancra à la scène. L’homme balaya l’air quelques fois, toucha le bras d’Emma — une éraflure superficielle — avant l’arrivée de l’engin.

— STOP-12 ! crièrent Emma et l’adolescente.

— Code citoyenne reçu. Vérification…

Un battement. Les rotors.

— Commande non autorisée.

Quelques-uns levèrent les yeux, Emma comprise, interloqués par le « Commande non autorisée ». L’homme en profita pour armer le bras, lame haute. Le drone s’affaissa d’un demi-mètre, nez orienté vers lui ; deux diodes s’allumèrent. Coup sec. Dans le regard de l’homme, l’incompréhension y dansait. Le mur prit la couleur à sa chute. L’hystérie fit son retour. Le drone reprit de la hauteur, un code tournant en boucle sur son interface : U12-OP3-AID-14:09:11 ; un second arriva.

« Des patrouilles arrivent. Mains levées et visibles. Dirigez-vous vers la sortie. » La bande tournait en boucle.

Camille comptait : un, deux, trois — elle se fige — quatre ne vint jamais. Son âme était sous l’emprise des taches ; Emma lui prit les poignets et la hissa contre elle. Elles suivirent le courant jusqu’à l’extérieur, passèrent la ligne de contrôle ; Camille, l’esprit cloué dans l’horreur, vomit une fois les vérifications passées, au sol, sur elle, sur les baskets d’Emma. Le reste du trajet se fit dans la confusion, sans voix.

À l’appartement, Camille se renferma dans la salle de bains. Aucune lumière, aucun mot prononcé, seul le jet d’eau s’entendait.

— Hey ! frappa Emma à la porte. Hey ! Tout va bien ?

— Oui. Laisse-moi juste un peu de temps, j’ai… j’ai besoin de respirer.

— D’accord ! Tu ne fais rien de mal ! Je suis là si t’as besoin ! N’oublie pas !

— Oui, Emma. Laisse-moi juste un peu de temps.

Emma s’assit au bord du comptoir de la cuisine, ordinateur ouvert sur la page d’accueil. Elle alluma une cigarette et chercha la moindre explication plausible pendant que Camille était sous la douche. La fumée envahit rapidement l’air ambiant.

« Analyse impossible. Internet devient un gouffre creusé à longueur de journée. L’info s’enterre sous ses faux doubles. A priori, dans l’ordre : échanges entre manifestants et policiers ; un policier tombe, s’enflamme ; des militants se retrouvent piétinés ; l’arrivée d’un blindé ; cette image — le drone qui tue — pas sur le coup : à l’attente. À surveiller : Unité 12 — opérateur 3. Une dérogation est en cours pour la data. D’autres déraillements sont constatés en Allemagne, en Chine, au Canada, aux États-Unis et en Inde. J’hallucine peut-être, mais les drones semblent réagir… ils semblent prendre des décisions. Autonomie ? », la note resta ouverte.

Les minutes passèrent ; Emma s’assit sur le canapé et composa le 17. Un objet tomba dans la salle de bains. Camille en sortit, téléphone en haut-parleur, ses parents au bout de la ligne. Dans l’appartement, une demande retentit :

— Médiateur humain indisponible. Pour une main courante, indiquez l’unité, le numéro d’opérateur et l’ID d’événement horodaté.

— Unité 12 — opérateur 3.

— Unité inconnue. Veuillez vérifier le numéro d’opérateur ou fournir un ID conforme.

— U12-OP3-AID-14:09:11.

— Format non reconnu. Veuillez vérif…

Emma raccrocha.

Les deux s’arrêtèrent. Camille raccrocha, puis elles se postèrent à la fenêtre.

Une spirale d’odeurs immiscibles — tabac et iode — collait aux murs.

Dans le salon, le rideau ondula d’un souffle.

Les rotors vibraient encore, quelque part, très loin, très près.

Zareck.G

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