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Bonsoir à toutes et tous.
Je sais. Ça fait un bail. Beaucoup d’entre vous m’ont envoyé des messages privés pour savoir ce qui s’était passé. Certains ont même cru que j’avais fini comme Noémie. Je peux pas vous en vouloir – moi-même, il y a eu des moments où j’ai cru que c’était la fin.
Mais je suis là. Vivant. Enfin, plus ou moins.
Je vous dois des explications. Je vous dois de finir cette histoire. Alors voilà ce qui s’est passé le lundi 31 octobre, le jour où tout a basculé.
Mais d’abord, laissez-moi vous expliquer pourquoi j’ai mis autant de temps à poster ce récit.
Après ce qui s’est passé cette nuit-là, j’ai été hospitalisé. Pas pour des blessures physiques – enfin, pas que ça. J’avais quelques contusions, des écorchures. Rien de grave. Non, le vrai problème, c’était dans ma tête.
Les médecins ont parlé de « traumatisme psychologique aigu », d’« épisode dissociatif ». Ma mère pleurait à mon chevet en me tenant la main. Mon père est même venu, ce qui, croyez-moi, était pas gagné d’avance. Il avait l’air… je sais pas. Coupable, peut-être. Comme s’il se rendait compte que son ultimatum avait failli me coûter la vie.
J’ai passé deux semaines en psychiatrie. Les premiers jours, je refusais de parler. Je restais recroquevillé dans mon lit, à sursauter au moindre bruit. La nuit, je ne dormais pas. Impossible. Dès que je fermais les yeux, je les revoyais. Ces yeux jaunes dans l’obscurité. Ce grondement. Et cette porte. Cette putain de porte de la chambre 306.
Les psys pensaient que j’avais fait une crise psychotique. Ils me posaient des questions sur la drogue, sur mon histoire familiale, sur mes « antécédents ». J’ai fini par tout leur raconter. L’hôtel, les règles, la cage d’escaliers, la Bête. Ils hochaient la tête en prenant des notes, l’air de dire « oui oui, bien sûr mon petit ».
Personne ne me croyait. Sauf peut-être ma mère, qui avait ce regard inquiet qu’ont les gens quand ils ne savent plus quoi penser.
Après ma sortie de l’hôpital, j’ai mis encore des mois avant d’être capable d’écrire tout ça. Les cauchemars ont continué. Je me réveille encore parfois en sueur, persuadé d’entendre des grattements à ma porte.
Mais je vous dois la vérité. Alors la voici.
Lundi 31 octobre. Halloween. Le jour des morts, comme l’avait dit Jeff.
Je me suis pointé à l’hôtel vers 19h45. J’avais à peine dormi pendant le week-end. À chaque fois que je fermais les yeux, je revoyais ces escaliers qui n’auraient jamais dû exister, j’entendais ce grondement qui me glaçait le sang.
J’aurais pu ne pas venir. J’aurais dû ne pas venir. Mais quelque chose me poussait à y retourner. Peut-être la curiosité. Peut-être le besoin de comprendre. Ou peut-être que j’étais juste un con.
Dutertre m’attendait derrière le bureau de l’accueil, comme d’habitude. Mais ce soir-là, il avait l’air différent. Plus vieux, en quelque sorte. Plus fatigué. Il me regardait avec une expression que je n’arrivais pas à déchiffrer. De la pitié ? Du regret ?
« Bonsoir, Samuel, » dit-il de sa voix éraillée. « Vous êtes venu. »
Il semblait presque surpris. Ou déçu. Impossible à dire.
« Jeff m’a parlé de Noémie, » lâchai-je sans préambule. « Qu’est-ce qui lui est arrivé ? »
Le vieil homme a fermé les yeux un instant, comme si ma question lui causait une douleur physique.
« Je ne peux pas vous le dire, Samuel. Pas encore. Mais si vous survivez à cette nuit… » Il a marqué une pause. « Si vous survivez, vous comprendrez. »
J’ai senti mon estomac se nouer.
« Vous m’avez menti, monsieur Dutertre. Vous m’avez dit que généralement il ne se passait pas grand-chose dans cet hôtel. »
« Je ne vous ai pas menti. » Son regard était intense, presque suppliant. « Généralement, il ne se passe rien. Mais cette nuit… cette nuit est différente. C’est la nuit où le Voile entre les mondes est le plus fin. La nuit où Ils peuvent presque franchir le seuil. »
« Qui ça, “Ils” ? »
Dutertre s’est levé péniblement de son fauteuil. Il est venu vers moi et a posé une main tremblante sur mon épaule.
« Écoutez-moi bien, Samuel. Cette nuit, plus que toute autre, vous devez suivre les règles. À. LA. LETTRE. Ne vous endormez pas. Ne mangez rien qui sorte du monte-charge. Ne prenez pas les escaliers s’ils apparaissent. Et surtout… » Il a serré mon épaule avec une force surprenante. « Surtout, ne montez jamais à la chambre 306. Quoi qu’il arrive. Quoi que vous entendiez. »
« Et Noémie ? Elle est allée dans la chambre 306, c’est ça ? »
Le vieil homme a détourné le regard.
« Bonne chance, Samuel. J’espère… j’espère sincèrement vous revoir demain matin. »
Et il est parti, me laissant seul dans le hall de l’hôtel.
Les premières heures se sont déroulées normalement. Enfin, si on peut appeler « normal » le fait de travailler dans un hôtel hanté un soir d’Halloween. Un fait étrange: il n’y avait apparemment aucun client ce soir là. Ils avait tous quitté l’établissement.
Vers 22h, j’ai fait ma première ronde. Les couloirs étaient silencieux. Trop silencieux. D’habitude, on entend au moins des bruits étouffés venant des chambres – une télé, des conversations, l’eau qui coule. Mais ce soir, rien. Juste le bourdonnement des néons et mes propres pas sur la moquette.
Au troisième étage, je me suis arrêté devant la chambre 306. La porte était là, banale en apparence, identique à toutes les autres. Une plaque dorée indiquait le numéro. J’ai posé ma main sur le bois. Il était froid. Glacial, même. Comme si de l’autre côté se trouvait un congélateur géant.
J’ai retiré ma main rapidement et je suis retourné à l’ascenseur. Mon cœur battait la chamade.
De retour à l’accueil, j’ai essayé de me calmer en jouant à la Switch. Mais impossible de me concentrer. Je n’arrêtais pas de lever les yeux vers l’horloge. 23h47. Minuit approchait.
C’est à minuit pile que le téléphone a sonné.
J’ai regardé l’appareil, hésitant. Selon les règles, je ne devais pas répondre si le téléphone sonnait à 3h06. Mais là, il était minuit. Rien dans les instructions ne mentionnait minuit.
J’ai décroché.
« Allô ? Hôtel Les Bras d’Orphée, bonsoir. »
Silence. Puis un souffle. Une respiration rauque, difficile.
« Allô ? » répétai-je.
« Samuel… » La voix était féminine, faible, comme si elle venait de très loin. « Samuel, s’il te plaît… aide-moi… »
« Qui est à l’appareil ? »
« Je suis… je suis dans la chambre… Samuel, j’ai si froid… »
Mon sang s’est glacé dans mes veines.
« Quelle chambre ? »
« La trois… » Un sanglot. « La trois cent six… S’il te plaît… viens me chercher… j’ai si froid… »
J’ai raccroché violemment. Mes mains tremblaient. Était-ce Noémie ? Non, c’était impossible. Elle avait disparu il y a plus d’un mois. À moins que…
Le téléphone a sonné de nouveau.
Cette fois, je n’ai pas décroché. Il a sonné dix fois, vingt fois, puis s’est tu.
Le silence qui a suivi était oppressant. J’avais l’impression que l’hôtel lui-même retenait son souffle.
C’est alors que je l’ai entendu. Un bruit de pas. Des petits pas, légers, comme ceux d’un enfant. Ils venaient du couloir menant au bureau de Dutertre.
Je me suis levé lentement. Une silhouette est apparue au bout du couloir. Une petite fille, peut-être sept ou huit ans, vêtue d’une robe blanche démodée. Ses cheveux bruns étaient attachés en deux couettes. Elle avançait lentement vers moi, les yeux baissés.
Mon cerveau hurlait : les instructions ! La petite fille dans les instructions !
Elle s’est arrêtée devant le bureau de l’accueil et a levé les yeux vers moi. Ses yeux étaient noirs. Entièrement noirs. Pas d’iris, pas de blanc. Juste deux trous sombres dans son visage pâle.
« Monsieur… » Sa voix était douce, presque inaudible. « Je cherche ma maman… Vous savez où elle est ? »
J’ai dégluti avec difficulté. Ma gorge était sèche.
« Ta… ta maman va venir te chercher, » réussis-je à articuler. « Tu devrais aller l’attendre au sous-sol. »
La petite fille a penché la tête sur le côté, comme un oiseau curieux. Un sourire est apparu sur ses lèvres. Un sourire trop large. Beaucoup trop large.
« Au sous-sol ? » répéta-t-elle. « Mais monsieur… il n’y a pas de sous-sol dans cet hôtel. »
Mon sang n’a fait qu’un tour. Elle connaissait les règles. Ou plutôt, Elle connaissait la vérité derrière les règles.
« Vous le savez, n’est-ce pas, monsieur ? » continua-t-elle de sa voix enfantine et pourtant terrifiante. « Il n’y a pas de sous-sol. Seulement les Profondeurs. Les escaliers descendent, descendent, descendent… jusqu’à nous. »
« Va-t’en, » murmurai-je.
« Mais je veux juste ma maman… » Elle a fait un pas vers moi. « Elle est montée en chambre 306. Comme Noémie. Comme tous les autres. Vous voulez monter aussi, Samuel ? »
« Non. »
« Si. » Son sourire s’est élargi encore, révélant des dents qui semblaient trop nombreuses, trop pointues. « Vous voulez savoir. Vous voulez comprendre. Tout le monde veut toujours comprendre. C’est pour ça que vous êtes là. »
J’ai reculé, mais mon dos a heurté le mur. La petite fille avançait toujours, glissant plus que marchant sur le sol.
« Monte, Samuel. Va en chambre 306. Elle t’attend. Elle a si froid, là-haut. Si seule. »
« Non ! »
Ma main a trouvé la lampe-torche sur le bureau. Dans un geste désespéré, j’ai allumé la lumière et l’ai braquée sur la petite fille.
Je suis resté là, haletant, la lampe-torche toujours allumée, pointée vers l’endroit où elle se trouvait quelques secondes auparavant. Elle avait disparu.
« Putain… putain putain putain… » J’étais sûr que j’étais en train de perdre la boule.
J’ai regardé l’horloge. 1h23. Plus que quatre heures et demie. Je pouvais le faire. Je devais le faire.
Les deux heures suivantes ont été relativement calmes. J’ai fait mes rondes en évitant soigneusement le troisième étage. Pas question de me retrouver près de la 306.
Mais vers 3h, quelque chose d’étrange s’est produit. J’étais au deuxième étage quand j’ai entendu de la musique. Une mélodie douce, mélancolique, qui semblait provenir d’en haut.
J’ai pris l’ascenseur jusqu’au troisième. La musique était plus forte ici. C’était une boîte à musique, j’en étais sûr. Le genre de mélodie qu’on entend dans les vieux films, un peu désuète, un peu triste.
Elle venait de la chambre 306.
Je me suis approché de la porte. Mon corps bougeait tout seul, comme attiré par un aimant invisible. La musique était hypnotique, envoûtante.
J’ai posé ma main sur la poignée. Elle était glacée.
« Samuel… » La voix venait de l’intérieur. La même voix que celle du téléphone. « Samuel, ouvre… s’il te plaît… »
Ma main a commencé à tourner la poignée.
« Je sais que tu es là, Samuel… J’ai tellement froid… Laisse-moi sortir… »
C’était Noémie. Je le savais. Elle était là, prisonnière de cette chambre depuis tout ce temps.
« Noémie ? » appelai-je doucement.
« Oui… Oui, c’est moi… Ouvre la porte, Samuel… Vite… avant qu’Il ne revienne… »
« Qui ça, “Il” ? »
« Le Gardien… Il vient toujours à 3h06… Il faut que tu m’aides avant… »
J’ai regardé ma montre. 3h04.
La poignée a tourné complètement. J’étais sur le point d’ouvrir la porte quand une main s’est abattue sur mon épaule.
J’ai hurlé et me suis retourné vivement. C’était Jeff. Il était pâle, en sueur, et il me regardait avec des yeux terrifiés.
« Qu’est-ce que tu fous, putain ?! » siffla-t-il en m’arrachant de la porte. « T’étais sur le point d’ouvrir ! »
« Mais Noémie… elle est à l’intérieur ! »
« Non. » Jeff me serrait le bras avec force. « Ce n’est pas Noémie. Ou plutôt… ce n’est plus elle. »
Derrière nous, la musique s’est arrêtée brusquement. Le silence était assourdissant.
Puis, depuis l’intérieur de la chambre, une voix s’est élevée. Ce n’était plus la voix douce et suppliante de tout à l’heure. C’était quelque chose de grave, de guttural, d’inhumain.
« JEFF… »
Le technicien de surface a blêmi.
« Tu l’as… tu l’as amenée… » Une voix sortit de la chambre, accusatrice. « TU L’AS AMENÉE À MOI… »
« Je… je suis désolé… » Jeff tremblait de tout son corps. « Je n’avais pas le choix… Sinon c’était moi qui… »
« Qu’est-ce que tu racontes ? » demandai-je, complètement perdu.
Jeff a baissé la tête, incapable de me regarder dans les yeux.
« Noémie… c’est moi qui lui ai dit de monter. Je lui ai dit qu’il y avait une fuite d’eau dans la 306, qu’elle devait aller vérifier. Je savais. Je savais ce qui allait se passer. »
« Espèce de… »
« J’avais pas le choix ! » s’écria-t-il. « C’était elle ou moi ! Tu comprends pas ? Cet hôtel… il faut le nourrir. Si on ne lui donne pas ce qu’il veut, c’est nous qu’il prend. C’est comme ça depuis toujours. Dutertre le sait. Moi je le sais. Et maintenant, toi aussi tu le sais. »
J’ai reculé, dégoûté.
« T’es malade… »
« Peut-être. Mais je suis vivant. » Jeff a regardé sa montre. « Il est 3h06. On doit partir. Maintenant. »
Au même moment, les portes de l’ascenseur se sont ouvertes.
Et quelque chose en sortait.
C’était grand. Beaucoup trop grand. Sa silhouette se tordait, se pliait de manière impossible pour passer le cadre des portes de l’ascenseur. Je ne pouvais pas distinguer ses traits dans l’obscurité, mais je voyais ses yeux. Ces yeux jaunes que j’avais déjà vus dans la cage d’escaliers.
C’était la Bête. Le Gardien.
Et il nous regardait.
Les portes de l’ascenseur se sont refermées juste au moment où la créature se mettait à courir vers nous.
Sans réfléchir, j’ai ouvert la porte de la 306 et j’ai entraîné Jeff avec moi à l’intérieur.
La chambre 306 n’était pas une chambre.
C’était… je ne sais même pas comment le décrire. Un espace infini, plongé dans une pénombre bleutée. Le sol sous mes pieds semblait fait de verre ou de glace, et sous cette surface transparente, je pouvais voir des formes bouger dans les profondeurs. Des silhouettes, des visages, pressés contre le verre, hurlant en silence.
Au centre de cette espace se trouvait une silhouette. Une jeune femme aux cheveux bruns, vêtue de l’uniforme de l’hôtel. Elle me tournait le dos.
« Noémie ? »
Elle s’est retournée lentement. C’était bien elle – je reconnaissais son visage de la photo sur l’avis de recherche. Mais quelque chose clochait. Sa peau était trop pâle, presque translucide. Et ses yeux… ses yeux étaient comme ceux de la petite fille. Entièrement noirs.
« Samuel, » dit-elle avec un sourire. « Tu es venu. Toi aussi, Jeff.»
J’entendais Jeff pleurer doucement à côté de moi. “Je suis désolé, Noémie, dit-il. Je n’aurais jamais dû faire ce que j’ai fait…”
Elle a ri. Un rire doux, presque triste.
« Tout cela n’a plus d’importance. Vous êtes ici avec moi. Avec nous.”
” Non, on va sortir de cette chambre, Noémie.”
“Sortir ? Oh, Samuel… Tu ne comprends pas, n’est-ce pas ? On ne sort pas de la 306. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« C’est ici que tout se termine. Et que tout commence. » Elle a fait un geste vers l’espace autour de nous. « Tu vois tous ces visages ? C’étaient tous des employés de l’hôtel. Des réceptionnistes, comme toi et moi. Comme tous ceux qui nous ont précédés. »
J’ai regardé sous mes pieds. Les silhouettes sous le verre étaient plus nombreuses que je ne l’avais cru. Des dizaines. Peut-être des centaines.
« L’hôtel Les Bras d’Orphée est un passage, Samuel. Un endroit où les frontières entre notre monde et… autre chose sont minces. Et cette chambre est le cœur de ce passage. C’est ici que le Gardien amène ceux qui doivent nourrir l’hôtel. »
« Nourrir ? »
« L’hôtel se nourrit de nous. De nos peurs, de notre énergie vitale, de notre essence. En échange, il continue d’exister. Et le Gardien… le Gardien s’assure que le tribut soit payé. »
« Et Dutertre ? Il sait ? »
Le sourire de Noémie s’est élargi.
« Oh, Samuel… Dutertre n’est pas le propriétaire de l’hôtel. Il en est le prisonnier. Tout comme le Gardien. Tout comme nous tous. »
« Je… je ne comprends pas. »
« Adam Dutertre était réceptionniste ici dans les années 1960. Il a fait la même erreur que nous : il est entré dans la 306. Mais l’hôtel lui a proposé un marché. Il pourrait continuer à vivre, à exister dans le monde réel, s’il devenait le gardien de ce lieu. S’il recrutait d’autres âmes pour nourrir l’hôtel. »
« Donc tous ces employés… »
« Tous recrutés par Dutertre. Tous amenés ici. Certains partent après quelques jours, terrifiés. D’autres restent, fascinés. Et quelques-uns… quelques-uns finissent par pénétrer dans la 306. Comme moi. »
J’ai reculé vers la porte, mais elle avait disparu. Il n’y avait plus que cet espace infini, bleuté, oppressant. Jeff était maintenant roulé sur lui-même, en boule, sur le sol.
« Tu ne peux pas partir, Samuel. Pas maintenant que tu es ici. L’hôtel t’a choisi. »
« Non. Non, je refuse. »
Noémie s’est approchée de moi. Sa main glacée s’est posée sur ma joue.
« Tu n’as pas le choix. Aucun de nous n’a le choix. Mais… » Elle a hésité, et pour la première fois, j’ai vu quelque chose qui ressemblait à de la compassion dans ses yeux noirs. « Il existe peut-être un moyen. »
« Lequel ? »
« Le Gardien. Il est lié à l’hôtel, comme Dutertre. Si tu parviens à le détruire… l’hôtel perdrait son principal défenseur. Les portes s’ouvriraient. Nous pourrions peut-être être libérés. »
« Comment ? Comment je peux le détruire ? »
« Le feu, » murmura Noémie. « Le feu purifie tout. Le Gardien craint le feu plus que tout. C’est la seule chose qui peut le bannir définitivement. »
« Mais comment… »
Un grondement a résonné dans l’espace. Le Gardien était là, quelque part dans l’obscurité.
« Il vient, » dit Noémie. « Vous devez partir. Maintenant. »
« Comment ? Il n’y a plus de porte ! »
Elle a pointé du doigt derrière nous. Une fissure de lumière était apparue dans l’obscurité. Une sortie.
« Allez-y. Et souviens-toi : le feu. C’est ta seule chance. Notre seule chance. »
Je me suis précipité vers la fissure, saisissant Jeff par la main dans ma course folle. Derrière nous, le grondement du Gardien se rapprochait. Nous avons plongé dans la lumière…
…et nous nous sommes retrouvé dans le couloir du troisième étage, devant la porte fermée de la 306. Comme si nous n’étions jamais entré.
Mais je savais que ce n’était pas un rêve. Mes mains tremblaient. Mon cœur battait la chamade.
Le feu. Il me fallait du feu.
J’ai dévalé les escaliers – les escaliers qui n’existaient pas, mais qui étaient là maintenant, réels et tangibles. Jeff était juste derrière moi.
« Le bureau de Dutertre ! Il doit y avoir des allumettes, quelque chose ! »
Nous avons couru vers le bureau. J’ai fouillé frénétiquement les tiroirs. Des papiers, des livres de comptes, des clés… Et là, dans le dernier tiroir : un vieux briquet en argent.
« Qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda Jeff.
« Finir ça. »
J’ai attrapé des papiers sur le bureau, une pile de vieux registres. Ils étaient secs, parfaits pour faire du feu. J’ai couru vers le hall, jetant les papiers au sol, sur les meubles, partout.
Derrière nous, un bruit s’est fait entendre. Un grondement sourd, familier.
La Bête nous avait retrouvé.
Je me suis retourné lentement, braquant ma lampe-torche vers le couloir. Dans le faisceau lumineux, j’ai pu enfin la voir clairement.
C’était immense. Plus grand qu’un homme, voûté, avec des membres trop longs et trop fins. Sa peau était d’un gris maladif, tendue sur des os saillants. Ses mains – si on pouvait appeler ça des mains – étaient dotées de doigts interminables terminés par des griffes noires. Mais le pire, c’était son visage. Ou plutôt son absence de visage. À la place, il n’y avait qu’une surface lisse, vide, à l’exception de ces deux yeux jaunes qui brillaient dans l’obscurité.
La créature a avancé vers nous, chaque pas faisant craquer le plancher sous son poids. Son grondement se transformait en une sorte de râle, comme si respirer lui causait une douleur atroce.
La Bête a tendu son visage et a ouvert ses mâchoires. Une bave jaunâtre coulait de ses commissures. Ses yeux jaunes brillaient dans l’obscurité.
J’ai actionné le briquet et l’ai jeté. Le briquet a volé dans les airs, sa flamme dansant comme une étoile filante…
« Samuel, attends… » commença Jeff.
Mais le feu a pris instantanément. Les flammes ont léché le vieux papier peint, grimpant sur les murs avec une rapidité effrayante. En quelques secondes, tout le hall était en feu.
La Bête a hurlé. Un cri strident, déchirant, qui m’a vrillé les tympans. La créature s’est mise à se tordre, à se convulser. Sa peau grise commençait à se fissurer, laissant apparaître une lumière aveuglante à l’intérieur.
« On doit sortir ! » hurla Jeff.
Nous nous sommes précipités vers la porte d’entrée. Cette fois, elle s’est ouverte facilement. L’air frais de la nuit nous a frappés au visage.
Nous sommes sortis en courant et nous nous sommes éloignés de l’hôtel. Sur le trottoir d’en face, nous nous sommes retournés.
L’hôtel Les Bras d’Orphée était entièrement en flammes. Les flammes dansaient derrière les fenêtres, dévorant tout sur leur passage. Et dans l’incendie, j’ai cru voir des silhouettes s’échapper – des formes translucides, lumineuses, qui s’élevaient vers le ciel nocturne avant de disparaître.
Les âmes. Elles étaient libérées.
Au milieu de l’incendie, une silhouette sombre se tenait immobile dans l’encadrement de la porte. Le Gardien. Il nous regardait, ses yeux jaunes fixés sur nous. Puis, lentement, il a reculé dans les flammes et a disparu.
Les sirènes des pompiers ont commencé à retentir au loin.
Jeff s’est laissé tomber à genoux sur le trottoir, en pleurs.
« C’est fini, » murmura-t-il. « Putain, c’est vraiment fini. »
J’ai regardé les flammes consumer l’hôtel. Quelque part dans cet incendie, Dutertre était peut-être encore là. Prisonnier jusqu’au bout de son propre marché avec le diable.
Je ne ressentais pas de pitié pour lui.
Les pompiers ont mis des heures à éteindre l’incendie. Il ne restait plus rien de l’hôtel Les Bras d’Orphée. Juste des ruines calcinées et le squelette tordu du bâtiment.
Les enquêteurs ont conclu à un accident – vieux câblage électrique, bâtiment ancien, tous les ingrédients d’une catastrophe. Jeff et moi avons été interrogés. Nous avons dit que nous travaillions là, que nous avions vu le feu prendre et que nous nous étions échappés de justesse. Personne n’a remis notre version en question.
Le corps de Dutertre n’a jamais été retrouvé. Officiellement, il était chez lui au moment de l’incendie. Mais moi, je sais la vérité. Il était là. Dans l’hôtel. Jusqu’à la fin.
Jeff a déménagé. Il m’a donné son nouveau numéro, mais je ne l’ai jamais appelé. Je pense qu’on préfère tous les deux ne plus jamais repenser à cette période.
Quant à Noémie… son corps a été retrouvé deux jours après l’incendie. Elle était dans une ruelle, à quelques rues de l’hôtel. Comme si elle s’était endormie là. Les médecins légistes ont dit qu’elle était morte d’hypothermie, probablement depuis plusieurs semaines. Son corps était glacé. Littéralement glacé, même après tout ce temps.
« J’ai tellement froid », avait-elle dit au téléphone.
Elle disait la vérité.
Voilà. C’est tout. C’est la fin de mon histoire.
Je sais que certains d’entre vous ne me croiront pas. Vous penserez que c’est juste une creepypasta bien foutue, une histoire inventée pour farmer du karma. Je peux pas vous en vouloir. Moi-même, si je n’avais pas vécu ça, je ne croirais pas un mot de tout ça.
Mais pour ceux qui ont envie de vérifier : l’hôtel Les Bras d’Orphée existe encore. Enfin, ses ruines existent encore. L’immeuble n’a jamais été reconstruit. Le terrain est toujours là, vide, cerné de palissades. Parfois, je passe devant. Je ne sais pas pourquoi je le fais. Peut-être pour me prouver que tout ça était réel.
Il y a quelques jours, j’ai reçu une lettre. Pas d’expéditeur. À l’intérieur, juste un mot, écrit à la main d’une écriture tremblante :
« Merci. – N. »
J’ai brûlé la lettre.
Je vis chez mes parents maintenant. Mon père et moi, on a fait la paix. Il m’a même aidé à trouver une formation – j’ai commencé un BTS en septembre. Ma vie est normale. Banale. Et c’est exactement ce que je veux.
Mais parfois, la nuit, je me réveille en sursaut. Je rêve de couloirs interminables, de portes qui ne devraient pas exister, d’yeux jaunes dans l’obscurité. Et je me demande si c’était vraiment fini. Si le Gardien est vraiment mort dans l’incendie, ou s’il attend quelque part, dans un autre hôtel, dans un autre endroit où les frontières entre le Voile et la réalité sont minces.
Je me demande s’il y a d’autres Samuel, d’autres Noémie, qui sont en train de signer un contrat qu’ils ne devraient jamais signer.
Je me demande si j’ai vraiment échappé à l’hôtel, ou si une partie de moi est encore là-bas, dans la chambre 306, piégée pour l’éternité.
Mais surtout, je me demande une chose : pourquoi, parfois, quand je regarde dans le miroir tard le soir, j’ai l’impression de voir mes yeux devenir un peu plus sombres ?
Pourquoi, parfois, j’entends encore cette voix qui murmure mon nom ?
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