Quand j’ouvre les yeux, la première chose que je ressens est l’humidité glaciale qui s’insinue à travers ma combinaison étanche. Le tissu crisse contre ma peau à chacun de mes mouvements, comme s’il n’avait pas été fait pour moi. Au-dessus, les arbres enchevêtrés forment une voûte si dense que presque aucune lumière ne filtre. La forêt semble retenir son souffle.
Je me redresse lentement, la tête lourde, le cœur battant trop vite. Rien. Pas un souvenir. Pas un nom. Pas une voix familière. Juste… ces chiffres. 765344 Je les connais sans savoir pourquoi, gravés quelque part dans mon esprit comme une brûlure.
Je tente de me rappeler comment je suis arrivé là, mais chaque effort cognitif ne rencontre qu’un vide froid et oppressant. Mon regard se pose sur mes mains gantées, puis sur ma combinaison : jaune sombre, renforcée, parfaitement hermétique. Comme un équipement conçu pour… quoi ? L’exploration ? La survie ?
Un bruissement résonne derrière moi.
Je me fige.
Ce n’est pas le vent. Pas un animal non plus. Le son est trop lent, trop monotone. Un bruit de fond.
Les chiffres pulsent dans ma tête, de plus en plus fort, comme un mot sur le bout de la langue que je n’arrive pas à me rappeler.
Je marche longtemps, luttant contre la panique. Mais quand on ne se souvient de rien, de quoi a-t-on peur ?
Mes pieds sont trop petits pour les bottes attachées à ma combinaison.
Je ne remarque aucune fermeture me permettant de me déshabiller.
Un vieux téléphone à cadran est suspendu par son fil au milieu d’une forêt dense. Il est parfaitement intact, posé là comme s’il n’attendait que d’être décroché, alors qu’aucune habitation n’existe à des kilomètres. Le silence autour semble se retenir, comme si la forêt elle-même écoutait une tonalité qui n’arrive jamais.
Je finis par taper les numéros dont je répète la litanie depuis des heures.
La réponse met longtemps à arriver, mais au bout d’un certain nombre de tonalités, la communication s’établit.
D’abord, un silence pesant. Puis j’entends une voix qui semble perturbée.
J’essaie de dire que j’ai besoin d’aide, mais la communication finit par couper.
J’entends la sonnerie du téléphone retentir, mais ce n’est pas le téléphone en face de moi.
Le bruit traverse la brume et la forêt dense sans que je sache d’où il vient. Je décide d’en trouver la source, car je sens mon mal de crâne se transformer en une pression douloureuse sur mes tempes.
Plus tard, je chute dans une crevasse entre deux arbres et je me blesse au bras. Ma combinaison est déchirée, et le sang coule lentement le long de mon bras avant de s’arrêter au niveau de mon poignet. Avec mon autre main, je presse la plaie, espérant arrêter l’hémorragie. Étonnamment, je ne ressens aucune douleur. En soulevant légèrement mon bras, je remarque que ma peau est intacte. Aucune trace de coupure profonde. À la place, je découvre une suite de cinq chiffres.
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Ma mémoire est défaillante, mais il est clair que ceux inscrits sur mon bras sont différents de ceux gravés dans mon lobe temporal.
Je continue d’avancer, je cherche l’origine de la sonnerie.
J’arrive finalement à la source de la sonnerie. Un téléphone jaune. Similaire au premier que j’ai rencontré.
Plus je m’en approche, plus la chaleur à l’intérieur de ma combinaison augmente, au point que de la condensation se forme sur la visière de mon casque.
Comme je suis déjà exposé à l’air ambiant et qu’il ne semble pas que je puisse me blesser, je décide de déchirer ma combinaison en commençant par le trou.
La chaleur qui augmente et la résistance du tissu en polypropylène ne me facilitent pas la tâche. La sonnerie du téléphone me vrille les oreilles et l’horreur s’installe devant mes yeux.
Plus ma peau est exposée à l’air libre, plus je découvre de numéros. Des combinaisons de cinq chiffres par centaines. Non pas tatouées, mais gravées sauvagement. Les croûtes se sont nécrosées et sont devenues brunes.
Moi qui gardais l’espoir que la combinaison sur mon avant-bras serait mon billet de sortie de cette forêt sans fin, je ne sais plus quoi faire.
La sonnerie résonne toujours plus fort et la pression sur mon crâne devient insoutenable.
Dans un élan de survie, je saisis le combiné et j’écoute. La sonnerie s’arrête net.
Rien. À part une tonalité qui sonne 11 fois.
Fou de rage de ne rien maîtriser, je tape au hasard une combinaison de chiffres trouvée sur ma cuisse.
Le silence. Même pas une tonalité.
Je raccroche et reprends le combiné pour tester une nouvelle série de chiffres.
Seul l’écho du silence me répond. Je ne peux pas tenter toutes les combinaisons. La douleur aurait raison de moi bien avant. Serrant mon poing, je balance un énorme crochet dans le téléphone qui tombe au sol, non sans me briser les phalanges.
Mais le téléphone se remet à sonner. Et mon sang cesse de couler quasiment immédiatement. Les craquements de mes os qui se remettent en place créent une sensation de nausée, mais rien ne sort.
Dans un élan de lucidité, je me rappelle de la tonalité. 11 bips.
Depuis le début, je n’essaie que des combinaisons de 5 ou 6 chiffres. Peut-être dois-je tenter de créer une suite logique.
Mais laquelle ?
Mes yeux parcourent frénétiquement ma peau luisante de sueur. Là. Sur mon avant-bras. Quand j’ai déchiré ma combinaison. Prendre les chiffres et en faire quelque chose de logique, peut-être.
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Qu’est-ce que cela pourrait représenter ? Et ceux dans ma tête…
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Quelque chose ne va pas. Au fond de moi, cachée dans une mémoire perdue qui n’attend que d’être retrouvée, une voix faible m’indique une suite de chiffres. C’est celle-ci que je dois taper si je veux sortir de là.
Mes doigts glissent plusieurs fois sur le cadran circulaire avant d’arriver au dernier chiffre. Je prends le combiné d’une main tremblante, fatiguée mais déterminée.
La tonalité se fait entendre 11 fois, puis une voix rassurée répond : « Vous êtes revenu. »
La forêt disparaît dans un fondu noir avant de laisser place à une lumière éblouissante. Le soleil se lève sur une pièce sobre et blanche. Je suis allongé dans un lit.
Une silhouette portant un chapeau et dont le visage reste flou se tient à côté du lit.
« Vous avez trouvé le numéro ? » Ma voix devient presque suppliante.
Le numéro. Oui, la suite. Celle que j’ai entrée dans le combiné. C’est quelque chose comme… ma mémoire me fait encore défaut.
La seule chose que je sais commence à disparaître.
Ça fait 39 6 25, puis 76 peut-être, et quelque chose comme 55… non, 44…
Aucune idée.
Tout disparaît.
La silhouette perd de sa stature et ses épaules s’affaissent. Elle hoche la tête de déception puis s’éloigne lentement pour quitter la pièce.
Avant de sombrer, j’entends une phrase que je ne comprends pas :
« Il n’est plus viable. Passons au suivant. »
J’ai été dans le coma pendant 6 mois avant qu’on me renvoi chez moi sans aucune explication. Et sans aucune certitude de qui je suis et si cette maison est vraiment la mienne.
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