Les Voix – Chapitre 10 : La Dissolution ( Fin )

Depuis la nuit du puits, je sens que quelque chose d’essentiel se défait en moi. D’abord mes sensations — la douleur, le froid, la fatigue — puis mes pensées, et enfin ce qu’il restait de ma volonté. Je marche encore, oui, mais ce n’est plus moi qui choisis la direction.

Je suis devenu une trajectoire. Une absence qui avance.

Dans les rues désertées, je me vois parfois trembler contre une vitrine. Ce n’est plus un reflet : c’est un avertissement. Une silhouette pâle, à peine rattachée au monde, comme un dessin qu’on a presque entièrement gommé. Chaque fois que je cligne des yeux, un morceau de moi disparaît.

L’enfant, elle, ne faiblit jamais. Elle n’a plus de gestes d’enfant. Elle se meut comme les Voix, d’un fluide parfait, sans hésitation. Je suis son ombre, même si je ne projette plus aucune lumière.

La ville… oh, Daddy, la ville ne ressemble plus à ce qu’elle était.

Les rues ont commencé à se courber, à se déformer comme si elles avaient été construites sur un immense poumon qui se met enfin à respirer. Les immeubles craquent sous la pression invisible de quelque chose qui monte, lentement, patiemment. Les portes vibrent. Les lampadaires clignotent en suivant une mélodie que je reconnais trop bien.

Et chaque nuit, le puits grandit. Pas parce qu’on l’agrandit. Parce que quelque chose pousse en dessous.

Les habitants ? Ils partent un par un. Certains disparaissent dans les rues, comme engloutis par l’air. D’autres sont avalés par les fissures qui sillonnent le sol comme des veines surgies des profondeurs.

La fillette ne parle presque jamais. Mais quand elle se tourne vers moi, ses yeux ne contiennent plus de lumière, ni d’émotion, ni même de vie. Ce ne sont plus des yeux : ce sont des ouvertures. Des passages.

Je sens les Voix s’aligner en moi comme une armée.

Moi… je ne suis plus rien d’autre qu’un réceptacle.

Hier, la fillette s’est arrêtée au centre de la place — là où autrefois il y avait le marché, les rires, des vies entières. Maintenant, il n’y a plus que les décombres, les ombres et le souffle du puits, qui résonne à travers les pavés comme le battement d’un cœur gigantesque.

Elle a levé la tête vers le ciel. Et le ciel… le ciel a cédé.

Il s’est fendu comme un tissu trop tendu, révélant une obscurité plus noire que la nuit, une obscurité vivante, qui bougeait au rythme de la chanson des Voix. La ville entière a plongé dans un crépuscule sans horizon.

Je me suis effondré. Pas par peur. Parce que mon ossature n’avait plus rien d’humain pour me porter.

Les Voix ont parlé en moi, autour de moi, à travers la fillette, à travers chaque pierre, chaque souffle, chaque particule d’air :

« Le temps du messager est terminé. Le temps de la porte commence. »

Et alors… elle a souri. Un sourire presque tendre. Ce dernier geste humain dans un corps qui n’appartient plus au monde.

Elle a posé sa main sur mon front. J’ai senti mes souvenirs se déchirer comme des feuilles trop fines : mon nom, ma maison, ma première chasse, ma vie entière. Tout s’est effondré en silence.

« Tu n’as plus besoin d’exister, » murmura la fillette. Sa voix résonnait à l’intérieur de moi, autour de moi, comme si elle parlait depuis mille bouches. « Nous allons te reprendre. Jusqu’à la dernière syllabe. »

Et dans ce souffle… je me suis senti glisser. Pas tomber. Glisser hors de ma propre existence, comme une ombre qui se détache du mur.

Je suis devenu la poussière entre deux mots. Le silence entre deux battements. Le frisson qui passe dans la nuque des vivants.

Je n’ai plus de forme. Je n’ai plus de voix. Je suis l’oubli.

La ville est maintenant silencieuse. Il ne reste que le puits, béant, immense, respirant comme une bête endormie. La fillette se tient à son bord, immobile, attendant le moment où ce qui monte finira par sortir.

Moi… je suis quelque part autour. Dans les murs. Dans l’air. Dans ce frémissement que vous ressentez quand vous croyez être observés.

Je suis ce qui reste, quand on ne laisse absolument rien derrière soi.

Si un soir, vous entendez un souffle dans votre chambre… si quelqu’un murmure votre nom avec une voix qui n’est pas tout à fait la vôtre…

Ne répondez pas.

Parce que si vous répondez… je me souviendrai de vous.

Et vous deviendrez mon dernier mot.

FIN

Vous en voulez une autre ?

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