Cahier de l’horreur : Lettre N°1 – La Noyade

Avant de commencer à décrire les détails de ce rêve, je me dois de poser le contexte dans lequel il s’est produit. En pleine période de confinement, due à la deuxième vague, les habitudes de chacun changèrent drastiquement, y compris les miennes. Notre quotidien, adepte de la frénésie, freina jusqu’à l’arrêt des corps et des paroles. En quelques jours, le point mort des échanges sociaux fut atteint. Personnellement, j’ai vécu derrière les écrans, un news junkie porté par son addiction à l’information, rythmé par la fermeture et réouverture d’onglets à longueur de semaines. L’addiction se manifestait sous forme de sessions s’étirant jusqu’aux premières lueurs — parfois dix heures sonnaient sans que j’aie dormi. Voici comment j’ai décidé d’occuper mes journées, après tout, nous n’avions pas le choix. J’avais donc un rythme décalé par rapport à la normale. Ce décalage m’imposa, sans que je m’en rende compte, un isolement vis-à-vis d’autres groupes sociaux que j’avais l’habitude de fréquenter : des amis d’université, du club de sport et — privilège de ceux qui en ont une — la famille. Je n’étais pas le seul dans cette situation et, à cette période, comme beaucoup, j’ai cherché de quoi occuper mon temps. J’ai opté pour une activité que je ne connaissais fort peu : l’onirologie (étude des rêves). Par curiosité — et avec ce penchant humain pour le morbide en bouche — je me suis prêté au jeu des rêves, plus précisément à celui des rêves éveillés. Je n’étais pas, à proprement parler, un débutant car autrefois, j’avais fait des tentatives aux succès maigres et aux doutes profonds. Ces essais n’ont jamais été très concluants, me laissant perplexe face aux témoignages de connaissances et à ceux que l’on trouve sur Internet. Ces récits relatent des pouvoirs, des capacités nouvelles, des scénarios improbables — le spectre des informations sur les rêves éveillés étant vaste, il m’était impossible de définir s’ils élargissaient l’horizon des possibles ou s’ils le brouillaient. Alors, cet isolement nouveau se présenta comme la meilleure opportunité pour reprendre les essais et clarifier les mystères de ce monde caché.

La méthode dite « naturelle » d’abord : Le sujet laisse son corps sombrer en maintenant l’esprit à flot mais surtout conscient. Aucun résultat. Quel que fût mon état, je glissais contre ma volonté dans le sommeil, et mes notes au réveil, autant que la mémoire humaine le permet, ne retenaient que des rêves ordinaires. Précision : lorsqu’on essaie de forcer un rêve éveillé, le délai avant d’atteindre son premier R.É varie selon les témoignages entre quelques jours à plusieurs mois. Faute de temps, j’ai divisé ma semaine en deux parties, élaborant ainsi un plan d’action: la première partie, de lundi à mercredi, dédiée à la méthode naturelle ; la seconde, de jeudi à samedi, à la méthode « forcée ». Cette deuxième méthode consiste à s’endormir quelques heures pour, ensuite, se réveiller, appliquer des exercices visant à provoquer un R.É et enfin, à se rendormir d’aussitôt. Même constat : la banalité frustrante sans prise de conscience. À ce stade des expériences, j’ai abandonné toute méthode, laissant le pragmatisme l’emporter. Cependant, si j’écris ces lettres aujourd’hui, c’est que, malgré cet abandon, un R.É est venu.

Contrairement à ceux du passé, il a surgi à l’entre-deux-jours. Celui-ci m’aura — chèrement — appris la définition de maîtrise. Avant de passer aux détails du déroulement de ce rêve, a posteriori nommé de « La Noyade », je me dois d’en donner les conditions de départ. J’étais vide. Cela faisait plusieurs jours que je passais mes nuits et mes journées sur des serveurs en ligne à jouer à toutes sortes de jeux. Mon activité physique s’était réduite à l’entretien pur de la chair. De son côté, mon sommeil s’était contracté à quelques heures par jour, entre trois et six heures au maximum. J’avais donc accumulé, au fil des semaines, une fatigue qui a fini par me rattraper, entraînant mon état psychologique vers l’instabilité. Avec le recul, cette fêlure servi d’amorce à l’histoire que je m’apprête à raconter. Commençons.

La Noyade

Notes de cahier — 05/10/2020

Je me lève. La pièce, tamisée, est marquée au sol par des rubans de lumière se fendant au travers des volets. Rien d’anormal : Tout est à sa place, décor exact d’une réalité contrefaite. Pourtant, le cauchemar s’installe dans mon innocente inexpérience. Premier reflex illogique : Sortir pour ouvrir la porte d’entrée de l’immeuble. J’habite au premier étage d’un logement d’à peine 20 m², dans un petit bâtiment résidentiel en centre-ville. Épisodiquement, quand je reçois des amis, l’interphone cesse de fonctionner, ce qui m’oblige à descendre les quelques marches séparant l’appartement du hall d’entrée. Je m’apprête alors à descendre pour accueillir celui qui attend. À mi-traversé du logement, mon regard s’accroche au bureau : l’évidence tombe, ce n’étaient pas mes affaires, je rêve. Une vive joie remonte en surface. C’est l’occasion d’avoir le contrôle et le pouvoir, sans que cela n’impacte qui que ce soit, pour de réaliser des objectifs inachevés et jouer avec l’impossible. D’autant plus que j’avais, récemment, tenté en vain de forcer un R.É. J’essaie : de lire les pensées, de toucher le plafond d’un saut, de parler une langue étrangère ou encore de faire apparaître un objet de nulle part. À mon dégoût, le pouvoir refuse de se manifester. Pendant se temps, l’ombre travaille. Le cauchemar prend lentement de la place comme une corrosion intérieure.

Face à un tel échec et conscient des dangers de l’imprévoyance, je décide de me réveiller. D’ordinaire, quelques techniques suffisent et finissent par me réveiller quelques secondes après la prise de conscience, ou en répétant la phrase : « Je suis dans un rêve, réveille-toi. ». Aujourd’hui, l’accoutumance échoue. Je réessaie d’autres méthodes en regardant mes mains, en pesant un objet, en lisant des couvertures des livres à droite à gauche, mais tout reste sans résultats. La logique me manquant à cet instant-là, je retourne me coucher , convaincu à me réveiller en répétant les gestes qui m’engagèrent dans cette prison intérieure, comme si rebrousser chemin était la solution logique et infaillible. Bingo ! Je me suis réveillé ! Je redescends ouvrir, par la conviction primordiale que quelqu’un avait sonné, envouté par la pression sociale du tintement de l’interphone. Ne voulant pas laisser quelqu’un attendre trop longtemps en bas — l’isolement accentuant cette décision — je me précipite. Cette fois, rien d’anormal dans l’appartement pour celui qui le traverse en quelques secondes. En bas, j’ouvre et la certitude me vrille : personne n’attend. J’étais pourtant persuadé de l’avoir entendu. En levant les yeux quelque chose cloche. Quelques détails échappent à la réalité. La prise de conscience m’égorge. Un immeuble — que je connais fort bien — s’est déplacé depuis un autre quartier. La rue se déforme. La panique me prend les tripes et, par reflex de survie, je remonte me barricader. L’ignorance forçant la croyance de sécurité d’un domicile privé. Logique fragile du prisonnier lucide. Sans surprise, c’est une très mauvaise idée. La boucle se mets en marche.

Les yeux ouverts, réveil dans le rêve, le sang qui bout. Mon corps est cloué, aucune échappatoire possible, la paralyse m’éventre et je répète désespérément le mantra — rien ne cède. Je ne sais comment je passe de la phase où je me recouche une deuxième fois à celle où je me réveille dans une boucle de rêves éveillés paralysé par un tour de magie du parfait cerveau humain. J’inspecte la pièce pour m’assurer que l’hypothèse indéniable du rêve tient toujours. Je sens ma pulsation s’accélérer, comme lors d’une prise de conscience d’un danger extrême, lorsqu’un élément se singularise du reste. Juste au-dessus de ma tête, des gouttes d’eau suintent du plafond. Des gouttes tombent. L’air s’alourdit. La situation est difficile à décrire, et la figer visuellement détruirait la réalité qu’elle représentait pour le prisonnier que j’étais. L’étrangeté afflue ; des événements inexplicables jaillissent de tous horizons : une flaque s’étale depuis la salle de bains, des tâches bleuâtres naissent hasardeusement. Je veux crier, sans voix, en portant mon attention au centre de l’alcôve de faïence. Là, sous la lumière blanche, un corps flotte, de face, englouti : une enfant — huit, dix ans. À sa gestuelle et aux bulles d’air sortant de sa bouche, elle se noie en apesanteur. Mes poings se ferment ; mes ongles entaillent mes paumes ; le sang perle. L’illusion dépasse le réel.

Entre les deux pièces, un voile d’eau ondulant retient l’océan domestique. La lumière, cassée par le passage de l’air à l’eau, brouille les traits ; je ne reconnais pas son visage. Jusqu’ici, je n’entendais que ma respiration et l’effort muet de mes muscles contre la paralysie. Puis l’écho vient, heurte les murs, me traverse : un grondement guttural, profond, comme arraché. Après quoi, par saccades, la « chose » pivote vers moi. Ce n’est plus un rêve, me dis-je ; c’est pire. À l’apogée de la peur, le visage se décompose et se transforme. Ma sœur. La chose prit le visage de ma sœur. Un cri étouffé secoue la paroi liquide ; la raison se déchire de l’intérieur. Je ferme les yeux de pure terreur, comprenant que tout cela n’est qu’un seul rêve, une illusion continue. Sans me laisser le temps de digérer l’atrocité, le cri d’agonie s’approche. L’assourdissement est tel que je perds mes repères, ne me situant plus nulle part dans l’espace. Dans le noir des pensées, je fuis : rue imaginaire où je cours, traqué par l’odieux cri de la créature, s’approchant et s’éloignant illogiquement. Sans transition, je me retrouve debout dans un pièce vide à la recherche de la moindre trace d’eau. Un labyrinthe de scénarios se déroule dans ma tête et je suis loin de la sortie.

Un tremblement me ramène. Mon corps se dresse, m’emporte en dehors de l’appartement. Le réel, fendu, ne se rejoint pas. Je perds — pour la première fois dont je me souvienne — la notion de réalité. Ce que je vois peut être vrai, et ne l’est pas. En haut, j’entends des cris, des portes qui claquent, un miroir brisé, et soudain, plus rien. Le brouhaha cesse, mais la terreur demeure. Je reste un moment dans le hall d’entrée à l’écoute le moindre bruit, du moindre mouvement. Je ne comprends pas ; je recompose les événements ; l’image revient — ma sœur se noie. De nouveau, d’une logique inéluctable, les mains tremblantes, je ne fais pas dans la subtilité : j’enfonce la porte et file vers la salle de bains : vide, sèche, impeccablement réelle. J’arrache aussitôt la prise de l’interphone, ferme toutes les portes et me recouche. C’est la première fois que je me retrouve face à une telle horreur par contre, les spirales de rêves, elles, ne me font plus peur. Je connais la mécanique : le retour passe par des sursauts de réel. La tête s’engourdit, un poids intérieur s’abat sur la pensée. Tantôt je m’habille, tantôt je prépare un café ; la goutte revient. Comme dans un film d’horreur, les objets chutent. J’abdique de la peur, ne laissant que frustration régner sur l’envie. Ce détail était trop représentatif de la réalité. Dernière tentative : se coucher pour se réveiller.

Je ne sais pas ce qui me sauve sinon un changement d’esprit, net, qui me tire enfin du rêve. Je reconnais le monde : sur mes paumes, les incisions d’ongles, le sang et au lieu d’une pression, je ressens la douleur. Elles tremblent encore. Il fait nuit. Les notifications résonnent ; j’avais oublié que des amis m’attendaient — je leur avais promis une sieste rapide. En profitant de l’amnésie dissociative, je retourne jouer.

À ce jour, j’ignore ce qui a déclenché ce cauchemar. Il n’est qu’un parmi ceux qui l’ont suivi. J’en garde la trace : à chaque poussée d’adrénaline, mes mains frissonnent, et mon corps, prêt à affronter l’illogique, fait de la terreur son moteur.

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