Fille de Personne

Lettre N°3 : Fille de Personne

L’humain est grossier ; l’immonde n’a pas de bords.

Mercredi, 13 novembre 2058

Les cliniques débordent, et chaque place est monnaie d’or. Je vis ici à crédit sur mon sommeil. Aujourd’hui ne fera pas exception. J’aperçois déjà Dre. Salga se plaindre de mon retard avec sa morale ajustable.

Cheffe de service : le titre lui va comme un gant. Il est de son devoir de réprimander le fautif, sauf que les nuits blanches pèsent. La fatigue rend les gestes lourds, les voix cassantes, et nous ne sommes pas des automates. Je finirai par m’emporter avec elle, un jour. Pas aujourd’hui, me dis-je. Voyons voir quel dossier elle m’aura glissé entre les mains.

« Dre. Villard, puis-je vous toucher un mot ? » La voilà, à l’entrée de son bureau, loin de la houle des couloirs. Il est à peine 8 heures du matin que la salle d’attente est déjà bondée. Toujours le même pli sur les visages, ce réflexe d’honte que je hais. « Asseyez-vous. » Comme si j’avais le choix. « Vous allez bien ? » Sitôt le « o » franchi de mes lèvres, sitôt la leçon tombe : « C’est votre deuxième retard ce mois-ci… » Dre. Salga est la cheffe de service maniaque, dépourvue d’empathie envers ses employés. Notre état de santé lui importe peu. Tant que les patientes sont satisfaites et que l’argent rentre dans les caisses à la fin du mois, elle est contente. Pour cette raison et plein d’autres, j’ai arrêté de l’écouter. Son disque rayé tourne en boucle depuis des années et la finalité est toujours la même : nous sommes les fautifs, c’est elle qui a pris les risques en ouvrant cette clinique et nous devrions être heureux d’y travailler.

« La liste est sur ton bureau. Appelle Katō Himari en passant. Adolescente de seize ans, les cheveux noirs comme les tiens. Le dossier est délicat. » Autant avec ses collègues Dre. Salga est affreuse, autant je ne peux pas en dire de même pour les patientes. Elle met son cœur et son âme dans chacun qaaq des cas qui arrivent à la clinique, en essayant toujours d’aider au mieux. Là-dessus, je lui fais confiance.

« Katō Himari ? » — « Bonjour. Dre. Villard. Je suis votre obstétricienne, suivez-moi, je vous en prie. » Un masque qui recouvre la moitié de son visage, le regard bas, les épaules rentrées, les mains jointes sur le ventre : la chorégraphie de la honte pointe encore son nez. Sa mère lui fait des signes de loin, une clope à la bouche, le téléphone à l’oreille.

– Installez-vous. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ?

– Bonjour, j’ai… des douleurs… là, en bas… ça brûle parfois, répondit l’adolescente, l’attention coincée entre ses cuisses.

– Je comprends. Est-ce que ces douleurs sont récentes ? Pouvez-vous m’en dire un peu plus ?

– Oui… depuis quelques mois.

– D’accord, je vois. Avez-vous des pertes inhabituelles ? Des saignements en dehors des règles ?

– Non… seulement après…, Himari s’interrompit.

– Vous n’êtes pas obligée de répondre à tout si vous ne vous sentez pas à l’aise. Prenons le temps. Ce que vous me dites reste confidentiel.

– Ce n’était pas voulu… je n’ai pas fait exprès, une larme franchit la digue.

Son regard ne se lève toujours pas. Ses mains sont toujours jointes et, une fois de plus, les signes ne mentent pas. Son DMP (dossier médical partagé) mentionne des traumatismes liés à des violences sexuelles. Ce n’est pas la seule information présente : K. Himari est enceinte de trois mois.

– Je vous entends. Sachez que vous êtes en sécurité ici. Nous pouvons parler de ce qui s’est passé si vous le souhaitez, ou nous concentrer sur votre santé physique. Vous n’êtes pas obligée d’entrer dans les détails, mais est-ce qu’il vous est arrivé, dans le passé, de vivre une expérience difficile ou non désirée ?

– O… ui, dit-elle si bas que le mot se brise.

Le silence se pose. Je propose un examen externe, simple. Chaque étape est vue avec précaution et K. Himari sait qu’elle peut refuser, arrêter ou demander une pause à tout moment. Rien n’allait se faire sans un consentement explicite de sa part. Elle accepte. Allongée sur la table, les jambes légèrement fléchies, elle tremble. Ses doigts s’agrippent au drap. « L’ÉchoPilot regarde seulement, de l’extérieur. » Rougeurs, inflammation, deux déchirures superficielles sur l’hymen, traces de saignement résiduel. Au moins, d’entrée de jeu, des possibles signes sont présents ; ce n’est pas toujours le cas.

– Les lésions sont récentes. Ça fait mal, je sais. Ça cicatrise vite le plus souvent. On va prendre soin de vous. Si vous sentez une brise froide, ne vous inquiétez pas, c’est normal. Quand vous ressentez une douleur, vous me dites d’arrêter, je vais y aller progressivement…

– Stop… ça brûle… maman.

Le mot claque dans l’air aseptisé.

Ai-je mal entendu ? Cette fille vient de m’appeler « maman ». Son dossier ne mentionne rien d’un trouble. Qu’est-ce qui lui prend ?

L’examen se termine sans complications. Elle a tenu. Je ne pense pas que ses proches soient au courant — si nos définitions de proches coïncident. Je garde en tête ce glissement : « maman ». Je suis sûre de l’avoir entendu et c’est la première fois que l’on m’attribue cet honneur. Ce n’est pas le seul point étrange ; en général, gagner la confiance d’une patiente demande des heures ; avec elle, c’est le contraire, la parole a lâché d’un coup. En outre, je ne lui semble pas étrangère et elle non plus. Je le regretterai sûrement, mais je vais creuser le dossier.

– Merci d’avoir eu le courage de venir aujourd’hui et de m’en parler. Ce n’est pas facile, et vous avez fait un pas très important pour votre santé.

– De rien.

– Pour les jours qui viennent, je vais vous prescrire un traitement pour soulager la douleur et éviter toute infection. Si vous avez de nouveaux saignements, de la fièvre ou des douleurs plus fortes, n’hésitez pas à revenir ou à aller aux urgences. Sachez aussi que je peux vous orienter vers des structures spécialisées où des professionnels écoutent et accompagnent les personnes qui ont vécu ce que vous traversez. Ce sera toujours à votre rythme, sans aucune obligation.

Ici, tout est filmé, la loi du 8 janvier 2037 l’imposant. Notre travail est donc enregistré en permanence, alors j’ai dû trouver un moyen de garder contact avec elle. Le dos tourné à la caméra, j’ai griffonné au dos d’une carte : « Si tu n’as personne, appelle. 19 h–8 h. »

– Et voilà, je vous ai laissé les coordonnées de quelques établissements qui pourraient vous venir en aide ; n’hésitez pas à les appeler en cas de besoin. Vous pouvez aussi revenir me voir quand vous voulez, même juste pour parler de ce que vous ressentez.

Elle part sans un regard. La suivante attend déjà. Je range Himari dans le tiroir mental où je range l’insupportable.

La journée s’étire. Les signalements augmentent. Une bonne nouvelle dans une terrible époque. D’un côté, les campagnes de sensibilisation et d’aide portent leurs fruits ; d’un autre, combien se cachent encore dans l’ombre de la peur et de l’hésitation ? Combien souffrent en silence et combien croient que la faute leur appartient ? Ce monde peut être merveilleux, mais je suis forcée de constater qu’il est, en majorité, pour beaucoup, âpre.

Une semaine sans nouvelles. L’affaire submerge mes pensées les plus tardives. C’était la première fois que j’empiétais sur la vie privée de l’une de mes patientes. Puis, un soir, un message :

Mercredi 20 novembre, 15 h 57 : « Bonjour. Je… j’aimerais vous parler. Je suis tombée sur le répondeur, du coup, je vous laisse un message. Voilà. Rappelez-moi, s’il vous plaît, madame. »

Je n’attends pas une seconde de plus et je la rappelle sans me soucier de l’heure. À ma plus grande surprise, elle répond. L’appel fut court ; elle semblait privée de liberté de parole et finit, en quelques secondes, par me donner un lieu et une date de rendez-vous : mercredi 19 décembre, dans une librairie en centre-ville.

Elle raccroche. Mon cœur bat inhabituellement vite. Je sais que toute cette histoire est en partie portée par le « syndrome du héros », n’empêche que l’intuition et l’expérience crient au pestilentiel. Un mois à attendre, ça me laisse le temps d’en savoir un peu plus sur elle.

L’attente me ronge. Je ne trouve rien à son sujet et je cède à la tentation. En usurpant mon pouvoir à la clinique, j’extrais son DMP complet. Le père : né en 2024, condamné en 2041 pour homicides pendant les manifestations de Paris. La mère : née en 2023, peu ou presque pas d’informations à son sujet. Puis la phrase qui m’arrête. Un simple chiffre, nostalgique d’une époque de peu de souvenirs. À ma naissance, mes parents m’inscrivirent dans un programme de réplication d’ADN ; je porte toujours la marque indélébile sur mon pied « S-397 ». Himari est le fruit de ce programme et, dans ses veines, coule mon sang, celui du S-397. « Maman », alors. Ce n’est pas explicite dans le dossier, mais l’entre-ligne n’est pas transparent. Voici donc la particularité de Katō Himari. Je comprends et je m’enfonce.

Mercredi, 19 décembre 2058

La librairie est ancienne, cuir patiné, étagères en bois et une odeur légère de papier dominoté plane dans l’air. L’endroit est désert, je suis en avance, trop. Elle tarde. Trois heures de retard. Puis la voici : le même masque, des gestes économes, une allure douce et épuisée, c’est elle. Je lève la main, sans résultat. Elle se précipite à l’étage. Je la suis et lui fais part de ma présence au loin.

– Bonjour, Himari. Merci d’être venue. Comment tu vas ?

– Ça va, et vous ?

– Très bien, merci. Je suis contente que tu sois là. Ici, c’est plus tranquille qu’à la clinique. Nous pouvons prendre notre temps.

– … d’accord.

– Je ne suis pas ici en tant que médecin, tu sais. Pas de blouse, pas de dossier officiel, juste… moi. Je suis là pour t’écouter et essayer de comprendre ce qu’il t’arrive.

– Je ne sais pas trop par où commencer…

– Commence là où tu veux et n’hésite pas à t’arrêter si t’en ressens le besoin.

– J’sais pas. Ma mère me dit de garder ça pour moi, que c’est un truc de femmes.

Je ravale un juron. Je lui laisse l’espace.

– Encore une fois, c’est ton choix. Si tu veux m’en parler, je suis là pour ça.

– Vous n’allez rien dire à ma mère ?

– Ce n’est pas dans mes intentions.

– D’accord. C’est arrivé lors d’une soirée entre potes. Une copine m’y avait invitée et, comme je connaissais tout le monde, j’y suis allée. Nous… Himari s’interrompit, ses mains tremblant hors de son contrôle.

– Ne te presse pas, tout va bien, t’es en sécurité ici.

– On a pris des drogues et bu de l’alcool. Je ne pouvais pas dire non, tout le monde avait l’air de s’amuser et moi, je voulais être comme tout le monde. Du coup, j’ai bu et j’ai pris des trucs. Je ne sais pas trop ce que j’ai fait pendant la soirée, je me souviens seulement que j’ai dansé et rigolé toute la nuit. Ah si ! Ma copine m’a dit que j’étais super contente et que j’avais l’air heureuse. Ça change, vous savez. De la maison…, elle fit une pause avant de reprendre. Bref, c’était rapide. Après, les garçons sont venus me draguer, ils sont même venus m’embrasser. Et j’ai déconné. Quand l’un des garçons m’a prise à part, nous nous sommes embrassés et j’ai senti sa main sur ma poitrine. Je l’ai repoussé super fort et il est tombé… J’ai pas fait exprès ! C’était juste un réflexe, j’savais pas qu’il allait faire ça. Et là, il s’énerve, m’insulte : de pute, de sale bridée et je ne me souviens pas du reste. Il y a une vidéo qui circule, mais je ne l’ai jamais regardée. Après j’ai eu trop peur, tout le monde me regardait de travers et j’ai demandé de rentrer. Personne n’a voulu m’accompagner alors que j’habite à quelques minutes de la soirée. J’ai beaucoup insisté parce que j’étais vraiment pas bien, je tenais à peine debout. Et, au bout de j’sais pas combien de demandes, deux autres garçons ont accepté de m’accompagner.

– Et ta copine ?

– J’sais pas, elle était juste pas là.

– D’accord, excuse-moi de t’avoir interrompue. Continue, je t’en prie.

– Du coup, les garçons ont accepté de m’accompagner et j’étais super rassurée. Super vite, j’ai pris mes affaires et on est partis, les garçons sont retournés à la soirée après…, ses mains se sont jointes sur son ventre, l’expression de son visage bascula à la terreur.

Je lui propose une pause, de l’eau, des biscuits. Elle accepte. Je souffle aussi au passage. La phrase de la mère me travaille ; l’endroit où l’histoire vire, aussi.

– Quand tu veux.

Himari engloutit les deux biscuits, boit la moitié de la bouteille d’eau et reprend.

– Je suis partie avec les garçons. On est passés par un chemin chelou. J’étais pas très lucide alors j’ai laissé faire. Pour moi, c’était normal ; peut-être que la nuit le chemin habituel était pas sûr pour moi, alors j’ai suivi les garçons sans trop me poser de questions. Ici, je sais pas ce qu’il s’est passé mais, quand j’ai ouvert les yeux, j’étais allongée par terre, dans l’herbe humide à côté de la gare de trains. Les garçons jouaient à un jeu mais j’entendais pas ce qu’ils disaient. Je sais juste que le gagnant a éclaté de rire. J’voyais presque rien, j’arrivais pas à ouvrir les yeux et j’avais l’impression d’être couchée sur un nuage. J’étais heureuse, c’était super cool d’être là, sur l’herbe, sans soucis. Puis, tout est allé très vite. Les garçons se sont rapprochés et se sont assis, l’un derrière moi, l’autre devant. J’ai cru qu’ils allaient m’aider jusqu’à la question : « À quelle heure elles ouvrent tes petites jambes ? »

– Tu n’es pas obligée de rentrer dans les détails, on peut s’arrêter là.

– Non… il faut que ça sorte, ses paupières retenaient mers et océans.

– Très bien, je t’écoute.

– J’ai ressenti une douleur énorme qui remontait jusque là…, Himari serre son ventre de ses deux mains. J’ai essayé de crier, mais ils m’ont mis mon pantalon dans la bouche et appuyé super fort. J’ai essayé de me débattre de toutes mes forces, mais ils étaient deux et plus forts que moi… J’ai essayé d’en parler à ma mère mais elle m’a dit que j’aurais dû les laisser faire, ça m’aurait évité d’avoir mal et que ça allait finir par arriver tôt ou tard.

– Écoute-moi, assieds-toi là, lui demanda Emma en lui essuyant les larmes du visage. Tu n’as rien fait de mal, tout ça n’est pas de ta faute. Tu as le droit de t’amuser, de danser, d’embrasser qui tu veux quand tu veux, et tu as aussi le droit de dire non. Ce que ces garçons t’ont fait… n’est à aucun moment de ta faute. Aucune raison n’existe pour justifier un viol et non, ce n’est pas un « truc de femme ». Ce n’est pas un « truc de femme » de subir l’amusement d’autrui, de servir d’objet de plaisir ou de succomber aux demandes des autres. T’es un être humain, t’as une voix et si tu dis non, c’est non ! Certes, tu as consommé des substances illégales et tu t’es mise en danger en perdant tes moyens, mais c’est normal ! T’es jeune, tu ne savais pas ce qui allait t’arriver. T’as encore plein de choses à découvrir dans le monde et tu feras sûrement des erreurs comme j’ai pu en faire plus jeune. Mais, mais, ce n’est pas une raison pour que quelqu’un s’en prenne à toi. D’autant plus de cette façon !

– Ma mère est pas d’accord. Quand je suis rentrée, elle m’attendait dans le salon. J’ai essayé de lui expliquer mais elle n’écoutait pas. Elle m’a frappée avec sa ceinture et m’a traitée de traînée et de droguée. Du coup, je suis remontée dans ma chambre et je suis allée au lit. J’avais mal partout et je ne pouvais pas crier, sinon ma mère allait encore s’énerver. Déjà qu’elle m’en veut toujours pour l’argent de mon corps.

– Qu’est-ce qu’elle entend par « l’argent de mon corps » ?

– J’sais pas trop. J’crois que c’est par rapport aux bibliothèques d’ADN, ça a dû leur coûter cher. Elle répète souvent que j’ai beaucoup de chance d’avoir ce corps, mais pas moi. Les garçons me regardent de travers et les filles me haïssent. J’comprends pas… c’est juste mon corps et je ne l’ai pas choisi.

– Merci, Himari. Sache que je connais peu de personnes avec un courage comme le tien. Ce que je vais te dire n’est plus mon avis de médecin, mais d’amie. L’idée que tes parents se font d’une « femme » est une construction voulue de notre monde. Ils ne seront pas les seuls à t’affirmer que « c’est comme ça ». Je te pose la question : qui a intérêt à ce que tu y croies ?

– J’comprends pas.

– Qui a intérêt à ce que tu croies à « c’est comme ça » ?

– Moi ? Pour ma sécurité ?

– Non, pas tout à fait. Cela n’avantage qu’eux. Regarde, dans le cas des deux garçons, où est le problème ?

– J’aurais pas dû accepter qu’ils me raccompagnent.

– Pourquoi ?

– Parce que j’aurais dû deviner ce qui allait se passer…

– Non, plus. Désolée de t’interrompre, la bibliothèque ferme bientôt. Je suis profondément désolée que les choses se soient passées ainsi, mais il faut que tu comprennes. Le problème ne vient pas de toi. Ce n’est pas toi qui as commis l’acte et ce n’est pas toi non plus qui l’as provoqué. C’est tout à fait acceptable de vouloir s’amuser de temps à autres, même si parfois on perd la notion des choses. Oui, nous devons faire attention, comme n’importe qui le doit. Les drogues et l’alcool sont des dangers que nous avons tous en commun ; un abus peut entraîner de lourdes conséquences, pour toi et pour les autres. Par contre, tu ne dois pas avoir peur de sortir sous prétexte que quelqu’un ne sait pas gérer ses pulsions. Ce n’est pas à nous d’être prévenues, c’est à eux de ne pas se jeter sur nous.

– Et comment faire ? J’ai pas la force pour empêcher un garçon de me faire du mal. Je les hais tellement.

– C’est dans ton droit de haïr. Par contre, sois-en consciente, c’est un combat que nous partageons toutes et tous. Ces deux garçons et ton père ne représentent pas l’ensemble des hommes comme toi et moi ne représentons pas toutes les femmes. Ce qu’il t’est arrivé sort du cadre de l’acceptable. C’est une situation délicate qui demande du temps et qui a ses propres conséquences. Aujourd’hui, nous ne pouvons rebrousser chemin sur ce qui t’est arrivé, que ce soit par rapport aux garçons, à ta mère ou à ton corps. Par contre, des solutions existent et nous pouvons toujours nous battre…

« Attention s’il vous plaît : la bibliothèque fermera ses portes dans cinq minutes, à 18 h 30. Merci de finaliser vos emprunts et impressions, et de vous diriger progressivement vers la sortie. N’oubliez pas vos effets personnels. Merci de votre compréhension. »

– S’il vous plaît, madame. J’ai encore une chose à vous dire.

– Je t’écoute.

– Mon corps… c’est le vôtre.

– Je sais, je suis au courant. C’est l’une des raisons qui m’ont poussée à venir ici. Je m’ex…

– J’vous en veux pas, vous y êtes pour rien. Vous saviez même pas que j’existais. Je voulais juste vous voir, entendre votre voix, savoir qui vous étiez.

– J’espère que tu n’es pas déçue.

– Oui… enfin, non, non pas du tout !

– Tant mieux. Maintenant, c’est moi qui ai une question pour toi. Pourquoi m’avoir appelée « maman » ?

– Je ne sais pas. C’est sorti comme ça, mais je l’ai senti là, — Himari pointa son cœur du doigt.

– Tu sais que je ne suis pas ta maman, n’est-ce pas ?

– Oui, mais j’aurais aimé…

Pressées par la bibliothécaire, nous convenons rapidement de rester en contact. Je lui propose de l’accompagnement, et elle refuse. D’aussitôt, Himari a disparu dans la foule. Je reste avec la rumeur des pages et une inquiétude froide. J’ai franchi des lignes, oui. Je l’assume. Mais les lignes, parfois, ne protègent personne, l’exemple à la page.

Jeudi 14 janvier 2059

Je remballe mes affaires, je fais mes adieux à mon bureau, aux plantes de la salle d’attente, au rythme frénétique de cet établissement et à Dre. Salga. Je suis inculpée d’homicide involontaire et mon procès aura lieu dans deux mois. « Katō Himari, l’adolescente de 16 ans qui fréquentait votre clinique, est morte d’une overdose dans la nuit du 1er janvier 2059. Ses parents viennent de déposer plainte contre l’une de vos docteures, Villard Emma. » Voici ce que deux gendarmes sont venus rapporter la semaine dernière. Ils ont retrouvé le DMP téléchargé et su pour la rencontre à la librairie. Je n’ai plus eu de nouvelles d’Himari, je n’en aurai plus jamais. Ses parents m’accusent de manipulation psychologique et d’influence narcotique sur mineure. On m’inculpe d’un crime que je n’ai pas commis ou que l’on croit que j’ai commis. Aux yeux du monde, je ne suis pas sûre que cela soit encore clair. Après tout, mon seul crime est celui d’être consciente des défauts d’un monde qui supporte mal qu’on existe autrement que dans ses cadres.

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