Je fais partie du mur…

On disait que ce village n’avait pas changé depuis des générations. Les maisons en pierre se tassaient contre la montagne, leurs toits de tuiles sombres suintant d’humidité, même en plein jour. Les habitants parlaient peu, vivaient lentement. Tout semblait figé, comme si le temps, ici, s’était arrêté pour de bon. Je m’était installée presque par hasard. Je voulais fuir la ville, le bruit, les lumières. Le village lui avait paru calme, accueillant d’une manière un peu triste, mais sincère. Le premier mois, je me sentait bien. Le vent sentait la terre humide, et le soir, les cloches tintaient faiblement au loin. Mais un matin, j’ai remarqué quelque chose d’étrange. Sur le mur extérieur de ma maison, l’enduit semblait… gonfler. Comme une boursouflure sous la surface, un relief étrange qui pulsait très lentement au regard. J’ai pensé d’abord à l’humidité, ou à un animal. Mais en m’approchant, j’ai eut l’impression fugace que la paroi respirait. Je me suis mise à reculer. Le mur redevint immobile. Les jours suivants, j’ai commencé à voir ces gonflements un peu partout : sur les façades, les murs, parfois même sur les pierres du puits central. Les villageois, eux, ne semblaient rien remarquer. Quand j’allai à la boulangerie je demandai à la boulangère si elle avait vu « les murs bouger », la femme répondit d’un ton égal : « Oh… ça fait ça depuis toujours. » Depuis toujours. J’ai sentit une démangeaison au poignet, une irritation que j’attribuais à une piqûre. Mais le soir même, j’ai vu, sous ma peau, une petite bosse. Ronde, pâle, avec un léger mouvement. Comme si ma propre chair imitait les murs. Les nuits suivantes, le sommeil me fuyait. J’entendait des bruits étouffés dans la pierre. Des frottements, des soupirs. Un matin, le mur du salon présentait une fissure ouverte d’où dépassait quelque chose d’humide et rosé. Je me suis approché. Ça palpitais. Un souffle s’en échappa, tiède, presque humain. Et j’entendit, très distinctement, un murmure : « Tu es à ta place, maintenant. » J’ai hurlé, mais personne ne vint. J’ai couru frapper chez mes voisins. Tous me regardèrent comme si je dérangeait un rituel ancien. Le vieux Marius, au fond de la rue, me dit simplement : « C’est la peau. Elle t’a reconnue. » Depuis, je ne sort plus. La bosse sur mon poignet a grossi, et la peau de mes bras semble adhérer au mur quand je m’assoit. Parfois, la maison respire plus fort que moi. Et quand le vent s’engouffre dans les ruelles, on dirait un souffle collectif, profond, visqueux — comme si tout le village inspirait à l’unisson. Un grand corps vivant, couvert de toits, de visages et de murs. Je n’est plus de miroir. La dernière fois que je me suis vue, ma peau avait pris la couleur du crépi…

J’espère que tout s’arrangera…

submitted by /u/foolishkatana
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