Je ne sais plus depuis combien de nuits je dors à peine. Peut-être deux, peut-être vingt. Le temps se dissout quand les Voix décident pour moi. La fillette, elle, ne dort plus du tout. Elle se lève chaque nuit avec cette lenteur mécanique, ses longs cheveux collés à son visage, son regard fixé sur quelque chose que je ne peux pas voir. Alors je me lève aussi. Pas par choix. Les Voix tirent sur mes muscles comme sur des ficelles.
Elles ne parlent plus. Elles commandent.
Cette nuit, elle a quitté la maison comme une ombre glissant hors de son propre corps. Pieds nus. Muette. Je l’ai suivie, incapable de faire autrement. Ma respiration était la seule chose encore à moi, et même elle était irrégulière, comme si quelqu’un d’autre tirait l’air à ma place.
La ville dormait, mais chaque pas résonnait trop fort, comme si les rues vides nous écoutaient. Elle avançait sans hésitation, traversant les ruelles, les places désertes, les chemins où la lumière des réverbères n’atteint jamais le sol.
Puis elle s’est arrêtée devant la bibliothèque abandonnée.
Mon cœur s’est figé immédiatement.
C’était là que tout avait commencé. Ma première chasse. Ma première erreur.
J’ai senti les Voix frémir dans mon crâne, comme si elles retenaient un rire.
À l’intérieur, l’air était si humide que j’avais l’impression d’inhaler de la terre. Les murs suintaient, l’odeur de moisissure m’aspirait presque vers l’arrière. La fillette, elle, traversait la salle principale sans même cligner des yeux.
Au centre, sous les dalles fendues, le puits s’ouvrait comme une blessure dans le sol.
Je ne me souvenais pas qu’il était si grand. Ni si noir.
Elle s’en approcha à pas lents, comme on s’approche d’un ami retrouvé. Puis elle se pencha au-dessus, laissant ses cheveux tomber dans l’ombre. C’est alors que les Voix ont commencé à chanter.
Pas des mots. Un chant profond, viscéral, comme si des gorges immenses et anciennes chantaient depuis le fond de la terre.
La fillette posa un genou au sol. Son doigt traça un symbole que je ne connaissais que trop bien — un cercle brisé, une ligne verticale, une croix renversée. Le ciment, pourtant dur comme la pierre, se fissura sous son geste comme une peau trop tendre.
Un souffle monta du puits. Pas un vent. Une respiration.
Et dans cette respiration, quelque chose a bougé. Quelque chose qui m’a reconnu.
J’ai voulu reculer, mais mes jambes sont restées plantées. Les Voix se sont resserrées autour de ma tête, m’écrasant les pensées.
« Tu n’étais qu’un messager », murmurèrent-elles d’une seule voix, grave, immobile. Une voix que je n’avais jamais entendue auparavant.
La fillette s’est relevée. Son visage était parfaitement calme. Trop calme. Elle regardait le puits comme une sœur regarde un berceau.
« Mais elle… » Le chant s’est intensifié, grinçant comme des cordes trop tendues. « Elle est la porte. »
Mes genoux ont cédé et je me suis écrasé au sol. Un instant, je n’ai plus senti mon propre corps. Les Voix m’avaient vidé.
Peut-être que je n’avais jamais été vivant.
La fillette a tourné la tête vers moi. Ses yeux n’étaient plus les siens. Dans ses pupilles, j’ai vu le puits. Et ce qui grimpait en silence vers la surface.
Je crois que j’ai crié. Je ne suis pas sûr.
Mais une chose est certaine : Ce qui vivait au fond du puits ne dormait plus. Et les Voix… ne me parlaient plus à moi.
Elles parlaient à elle.
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