L’inquiétante tendresse de mon frère

Je n’ai jamais été très proche de mon frère, Lucas. Pourtant, on n’a que deux ans d’écart et on a grandi dans la même maison, les mêmes disputes, les mêmes Noëls. Mais Lucas a toujours eu quelque chose.. d’étrange. Rien de vraiment concret, pas de gestes violents, pas de grandes crises; non, c’était plutôt dans ses silences, son regard, sa manière de vous fixer sans cligner des yeux. Ma mère disait que c’était simplement un garçon “sensible” et “dans sa bulle”. Mon père, lui, n’en parlait jamais.

Quand j’ai quitté la maison pour m’installer avec mon copain à 19 ans, je pensais ne plus avoir à y penser. Lucas avait alors 17 ans, il venait de se renfermer encore un peu plus sur lui-même, après le décès brutal de notre père dans un accident de chantier. Ma mère m’appelait parfois, en me disant qu’elle s’inquiétait pour lui, qu’il passait des heures dans sa chambre à “bricoler”. Mais je répondais qu’il avait toujours été comme ça et que ça finirait par lui passer.

Je n’ai plus eu de nouvelles de Lucas pendant plusieurs mois. Pas un message, pas un appel. Et puis un jour, un an après le décès de papa, il m’a recontactée. Un simple SMS : “Salut, j’aimerais te voir. J’ai fabriqué quelque chose pour toi.”
Je me souviens avoir lu et relu ce message. J’ai hésité. Puis j’ai fini par lui répondre : “D’accord. Viens samedi.”

Il est arrivé avec une petite boîte en bois, parfaitement vernie, sculptée à la main. Il me l’a tendue sans rien dire. J’étais un peu mal à l’aise, mais j’ai ouvert. À l’intérieur, une figurine me représentant. C’était… moi. Assise sur un banc. Une précision incroyable dans les traits, les cheveux, la posture. Même les vêtements étaient ceux que je portais sur une vieille photo Facebook.

— Tu aimes ? m’a-t-il demandé en souriant.

Je lui ai dit que c’était très bien fait, que j’étais impressionnée. Et c’était vrai, sur le coup. J’étais touchée. Il m’a regardée longuement, puis a simplement dit :
— J’en ai fait plein d’autres.

Je n’ai pas osé demander ce qu’il voulait dire par là. Il est resté dîner avec mon copain et moi. Il a été étonnamment aimable, presque normal. Puis il est parti, sans que je n’aie vraiment pu creuser.

Ce n’est que plusieurs jours plus tard que j’ai commencé à y repenser. Et à m’interroger. Cette figurine… où avait-il appris à sculpter comme ça ? Je suis retournée la voir, dans la boîte. En l’observant mieux, j’ai remarqué un détail : au dos du banc, gravé en minuscule, une date. 23 juin. Une date qui ne m’évoquait rien du tout. J’ai cherché, relu de vieux messages, consulté d’anciens agendas : rien.

La semaine suivante, Lucas m’a renvoyé un message :
“Tu veux venir voir les autres ?”
J’ai demandé : “Les autres quoi ?”
Il a répondu : “Les autres toi.”

Je me suis sentie glacée. J’ai mis quelques minutes à formuler ma réponse. Finalement, j’ai dit que j’étais occupée, que ce serait pour une autre fois. Il n’a pas insisté.

Et les jours ont passé.

Mais quelque chose a changé. J’ai commencé à me sentir observée. Pas dans la rue, ni au travail.

Chez moi.

Je retrouvais des objets légèrement déplacés. Mon oreiller retourné. Une brosse à cheveux qui n’était pas à sa place. Une photo imprimée de moi collée sur la vitre de la voiture. Je devenais paranoïaque.

J’ai fini par installer une caméra dans mon salon, en cachette. Une caméra discrète, que j’ai reliée à mon téléphone. Les deux premières nuits, rien. La troisième, je l’ai vu.

Lucas.
Il était là. Chez moi.
Debout dans le salon, à 3h12 du matin.
Il tenait une figurine. Une autre. Encore moi, cette fois en position couchée, les yeux fermés. Il s’est approché de la caméra, l’a fixée quelques secondes, comme s’il savait. Puis il est reparti.

Je n’ai pas appelé la police. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être une forme d’aveuglement, ou un reste de lien familial. J’ai simplement déménagé précipitamment le week-end suivant, sans prévenir personne, même pas ma mère.

Mais aujourd’hui, je suis dans un nouvel appartement. Et ce matin, devant ma porte, j’ai trouvé une boîte.

Encore en bois. Vernie. Sculptée avec soin.

Et sur le couvercle, une seule chose : ”23 juin“ Gravé profondément, comme une menace.

Nous sommes le 10 juin.

Il me reste 13 jours.

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