Mon père prend le bus avec moi

Comme bien d’autres familles, 2020 n’a pas épargné la mienne : le Covid-19 a fini par emporter mon père ; trop sensible et fragile pour résister à la maladie. Sa disparition m’a beaucoup bouleversé, tant est si bien que j’en ai eu le plus grand mal à m’en remettre.

Pourtant, nous n’étions pas particulièrement proche. Mais son décès, brutal et soudain m’a profondément marqué : peut-être parce que c’était la première fois où j’étais confrontée à la mort.

Mais le plus dur pour moi, c’est de me dire qu’il est parti sans que je ne puisse lui dire au-revoir. Coincée dans mon internet à l’autre bout du pays, son état de santé s’est dégradé à une vitesse incontrôlée. Même les médecins de réanimation n’ont rien pu faire pour le sauver. Le temps que je puisse revenir du lycée, mon père n’a pas réussi à tenir : il est mort la nuit de son arrivée à l’hôpital, avant de début du Confinement. Je suis arrivée une heure après son décès.

Je n’ai pas pu le voir une dernière fois au funérarium.

Je n’ai pas pu l’enterrer dignement avec ma mère.

Je l’ai abandonné contre mon gré.

Pourtant, comme toutes les familles endeuillées par la perte d’un être cher à cette période-là, la vie a continué son court : bon gré, mal gré.

Plus mal gré qu’autre chose.

Des années plus tard, j’ai fait le choix de poursuivre mes études loin de la maison familiale. Même si je rentrais parfois à la maison, je me suis toujours sentie plus libre d’être loin de ce cocon que je chérissais tant avant la disparition de mon père.

Peut-être parce que je culpabilisais moins d’être loin de tout.

De tout ce qui m’évoquait mon propre père.

C’est lors de la première période de canicule d’un été particulièrement chaud que ce puissant sentiment de culpabilité s’est enfin envolé.

Pour qui ? Pour quoi ?

Je n’en sais rien mais cet évènement a ramené la paix en moi.

Sous une chaleur écrasante de fin de journée, où le soleil commence juste à décliner à l’horizon, j’attends mon bus en m’abritant du peu d’ombre de l’abribus en taule. Avec les examens, les nuits suffocantes, la déshydratation passagère et le manque d’air, la fatigue a gagné du terrain en moi. Je me sens lourde et épuisée.

Cependant, je dois bien avouer que c’est bien une des rares fois où je me sens heureuse de rentrer dans ma chambre familiale : la clim’ attend déjà, installée avant le début de l’été. Je vais enfin pouvoir dormir.

L’approche du bus me fait redresser la nuque : je grimace sans le vouloir. Il est bondé, les fenêtres entrouvertes. Je n’ai pas encore mis le pied dedans que je suffoque déjà.

Trop de gens !

Le voyage de retour va être long, putain !

Elle ne semblait n’attendre que moi, cette place au fond du bus, au niveau de l’avant-dernière rangée. Dépitée de devoir dégouliner de transpiration dans les prochaines heures, je me laisse tomber sur le siège poisseux et poussiéreux de la banquette.

A peine installée que le bus repart déjà.

Épuisée, je commence à somnoler, le front contre la vitre. Peu à peu, une lourdeur persiste sur mes épaules alors que la confusion de la fatigue me gagne. J’en fais abstraction d’abord, pensant que cette sensation va finir par passer. Mais mes épaules s’alourdissent encore et toujours.

On m’observe avec un peu trop d’insistance dans ce foutu bus.

Inquiète, je finis enfin par redresser la tête avant de tourner le regard furtivement vers l’arrière pour éviter que la personne qui me regarde comprenne que je l’ai remarqué. Je plisse les sourcils, étonnée. Puis, je me retourne à nouveau : il est là, dans le fond du bus, assis sur la banquette comme s’il prenait le bus avec moi pour rentrer à la maison

Mon père.

Mon père est derrière moi !

En l’espace de quelques secondes, il m’adresse un signe de la main tandis qu’un clin d’œil vient accompagner son sourire franc et spontané. Tétanisée, je crois voir ses lèvres bouger : « Je t’aime, ma fille. Tu me manques. »

A bout de souffle, alors que le bus s’approche du prochain arrêt, je me recentre sur moi-même, la main sur la bouche pour étouffer les sanglots qui me montent dans la gorge. Quand une première larme s’échappe de mes paupières, je regarde encore en arrière.

Plus là.

Il n’est plus là.

L’arrêt brusque du bus le fait danser sur ses châssis dans un grincement sourd. Comme si la réalité venait de me rattraper, j’ai la sensation de réintégrer mon corps, réveillée par une émotion trop violente pour être encaissée. Le cœur alourdi et l’estomac au bord des lèvres, je saute hors de ce bus trop bondé.

Une fois dehors, sous l’ombre d’un grand platane, je m’effondre en larmes.

Aujourd’hui encore, je suis persuadée que mon père est venu me dire au-revoir dans ce bus qui me ramenait chez moi. Pour en avoir parlé avec ma mère, cette dernière ne m’a jamais cru. Pour elle, c’est la culpabilité de ne pas avoir été là au décès de mon père qui m’a donné l’illusion de le revoir en vie.

Mais au fond, j’en suis certaine et j’en suis plus que convaincue : mon père a pris le bus avec moi.

Histoire basée sur le texte original de u/Mini-zzzZ

submitted by /u/Pi2ChouFleur
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